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Milatos et la grotte de Milatos : un lieu de mémoire

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Milatos : la grotte de la mémoire

Milatos (Μίλατος) se trouve sur la côte nord du Lassithi, à une trentaine de kilomètres à l'ouest d'Agios Nikolaos et à 45 à l'est d'Héraklion, parmi les collines, les oliveraies et les petits villages. Le vieux village est établi à un kilomètre environ à l'intérieur des terres ; en bas, sur le rivage, Milatos-Plage possède son propre port de pêche, une courte grève et une rangée de tavernes de poisson. La route qui y mène traverse aujourd'hui une paisible campagne agricole, et pourtant, derrière ce calme, se cache l'un des chapitres les plus tragiques de l'histoire de la Crète.

Le lieu est fort ancien. Homère nomme Milatos dans le Catalogue des vaisseaux de l'Iliade, parmi les sept cités crétoises seulement dont il est dit qu'elles envoyèrent des hommes contre Troie, et des tombes du Minoen récent montrent que la contrée était habitée au IIe millénaire av. J.-C. Selon la légende, c'est d'ici que le beau Milétos – fils d'Apollon, exposé par sa mère et allaité par des louves – s'enfuit devant le roi Minos jusqu'en Asie Mineure, où il fonda la cité de Milet ; le récit en est fait par Apollodore, et l'historien Éphore, cité par Strabon, tenait lui aussi la ville crétoise pour la métropole du grand port ionien. Strabon rapporte en outre que la Milatos crétoise fut détruite à l'époque hellénistique par sa puissante voisine Lyttos, qui annexa son territoire ; de son temps, la cité n'existait déjà plus.

En février 1823, pendant le soulèvement contre la domination ottomane, les habitants de Milatos et des villages d'alentour se réfugièrent dans une grotte située au nord-est du village, dans le flanc abrupt d'un ravin rocheux. L'hiver précédent, les troupes de Hassan Pacha – commandant de l'armée égyptienne envoyée pour écraser la révolte crétoise – avaient dévasté le plateau du Lassithi, et la peur courait à travers tout le Mirabello. Plus de deux mille personnes s'entassèrent dans la grotte : des femmes, des enfants, des vieillards, et quelque trois cents hommes en armes qui espéraient pouvoir protéger les autres. On avance parfois des chiffres plus élevés, mais ils sont difficiles à admettre, tant la place est mesurée à l'intérieur.

Le siège

Les troupes ottomanes encerclèrent la grotte et commencèrent le siège – le 3 février 1823, selon la tradition locale. Elles étaient commandées par Hussein Bey, lieutenant de Hassan Pacha ; la tradition parle de près de cinq mille soldats et de canons hissés dans le ravin, contre le feu desquels les défenseurs auraient bourré les ouvertures de couvertures et de matelas. Les combattants tinrent les entrées, non sans pertes pour les assaillants, et espérèrent un secours venu des villages voisins ou des montagnes. Une troupe d'insurgés – forte, dit-on, de 2 500 hommes – tenta effectivement de rompre l'encerclement, mais elle fut repoussée par un ennemi supérieur en nombre. Les offres de sauf-conduit en échange de la reddition furent rejetées. Les jours passèrent, et la situation ne cessa d'empirer. On souffrait de la soif, les enfants et les vieillards s'affaiblissaient, et l'air manquait à l'intérieur.

L'épreuve la plus rude fut celle de l'eau. La grotte offrait fraîcheur et couvert, mais ne pouvait procurer à plusieurs milliers de personnes le strict nécessaire. Les assiégés étaient pris au piège entre les parois rocheuses et l'armée qui barrait la sortie. Quarante enfants, assure la tradition, naquirent dans les ténèbres de la grotte au cours de ces journées.

Les défenseurs résistèrent aussi longtemps qu'ils le purent. Mais les forces étaient inégales, et la détresse de ceux qui étaient sans défense devint désespérée. Les assiégeants finirent par allumer des feux devant les ouvertures, afin que la fumée fût aspirée dans les salles. Le 15 février, au bout de près de deux semaines, ceux qui étaient à l'intérieur tentèrent une sortie – on la connaît en Grèce sous le nom d'« exode héroïque » de Milatos. La défense une fois brisée, les soldats se ruèrent dans la grotte.

La tragédie

Avec la chute du refuge commencèrent les représailles. Beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants furent tués – dont dix-huit prêtres, massacrés ou brûlés, dit la tradition – et d'autres furent faits prisonniers et vendus comme esclaves, certains jusqu'en Égypte. Quelques-uns tentèrent de fuir par les rochers et de descendre la gorge, mais tous, tant s'en faut, n'en réchappèrent pas.

Le nombre des victimes est incertain, mais la tragédie elle-même ne fait aucun doute. La grotte de Milatos est devenue le symbole de l'impuissance d'une population civile face aux armées en temps de guerre. Ces gens étaient venus ici pour se sauver, et la cachette naturelle devint le théâtre de leur perte. Hassan Pacha lui-même ne survécut guère à la campagne : quelques jours plus tard, près de Kastelli, dans la Pédiada, son cheval se serait emballé et l'aurait désarçonné, causant sa mort, et on le transporta à Héraklion pour y être enseveli.

Une petite église s'élève aujourd'hui à l'intérieur de la grotte. C'est la chapelle d'Agios Thomas, l'apôtre Thomas, bâtie en 1935 dans la première salle, où la lumière du jour l'atteint encore par l'entrée de droite. À côté, un ossuaire renferme des ossements de ceux qui furent tués, et, à l'entrée, une inscription gravée commémore le massacre. L'église et l'ossuaire rappellent que l'histoire de ce lieu ne tient pas seulement à la résistance armée, mais avant tout au sort de familles qui s'étaient jetées dans un piège.

Un lieu de mémoire

Milatos n'est pas une simple grotte, pas plus qu'un monument ordinaire de la révolution crétoise. Ce qui survit ici, c'est le souvenir de femmes, d'enfants et de vieillards qui tentèrent de traverser une guerre en se cachant dans les profondeurs du rocher.

Des offices commémoratifs et des cérémonies du souvenir ont lieu à la grotte, surtout le dimanche de Thomas, premier dimanche après Pâques, jour où la chapelle célèbre sa fête. Les habitants des villages voisins et les représentants de l'Église et de la municipalité honorent les morts, déposent des couronnes et prient pour l'âme de ceux dont les noms ne nous sont pas toujours parvenus.

Une route longue d'environ trois kilomètres conduit du village à la grotte, à travers collines et oliveraies ; elle est étroite et convient à une petite voiture. Du parc de stationnement, un vieux sentier pierreux longe le versant de la gorge pendant dix à quinze minutes encore. De l'entrée, la vue s'étend sur la campagne environnante jusqu'à la mer, mais à l'intérieur l'espace change vite : la lumière du jour s'efface, les parois se resserrent, stalactites et stalagmites – peu nombreuses, mais saisissantes – surgissent de l'obscurité, et le silence devient presque palpable. La grotte est d'accès libre et n'est pas éclairée ; le parcours ouvert à la visite mesure environ 200 mètres, le sol est inégal et la voûte basse, si bien qu'une lampe de poche et de bonnes chaussures sont recommandées. La cavité fut cartographiée pour la première fois en 1953 par Eleftherios Platakis et fit l'objet d'un relevé détaillé en 1969, mené par la Société spéléologique hellénique sous la direction d'Anna Petrocheilou ; les traces de fréquentation humaine remontent au Néolithique.

Quiconque visite Milatos devrait garder son histoire présente à l'esprit. Il convient d'y voir non une impressionnante curiosité naturelle, mais le témoin du courage des hommes, de leur souffrance et d'une mémoire qui a survécu à la guerre.

Milatos et la grotte de Milatos : un lieu de mémoire