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Le couvent cénobitique des grands Archanges, Moni Kremaston (Μονή Κρεμαστών), se trouve à deux kilomètres et demi environ au sud de Néapoli, sur la route asphaltée qui monte au village de Vryses puis au plateau du Lassithi. Il s'élève sur le versant nord-est du mont Kavallaras, à une altitude d'environ 397 mètres, et domine la ville. Aperçu depuis la vallée, il paraît bel et bien suspendu à la paroi abrupte et boisée ; c'est cette impression qui explique le nom grec de Kremaston – « le suspendu ».
La situation donne aussi le ton du lieu. On y entend les sources et les oiseaux, et cyprès, chênes et pins poussent autour de la cour. Kremaston ne fut pourtant jamais une grotte d'ermite : on y unissait la prière, les travaux des champs, l'artisanat, l'enseignement et l'aide aux villages voisins. Il relève aujourd'hui de la métropole de Pétra et Cherronisos, dont l'évêque réside à Néapoli, et abrite une communauté de sept moniales.
Sur le linteau de l'entrée subsiste une inscription qui porte la date de 1593 et le nom du hiéromoine Mitrophanis Agapitos, lequel aurait donné toute sa fortune pour la construction. Elle rattache la fondation du monastère aux dernières décennies de la domination vénitienne sur la Crète, un demi-siècle avant la conquête ottomane. L'église principale est dédiée aux Archanges Michel et Gabriel, les Taxiarques ou « commandants », comme les nomme l'Église grecque ; leur fête se célèbre le 8 novembre.
La seconde date importante est avril 1622. Dans la dalle de pierre de la table d'autel sont sculptés des feuilles de vigne, un buste du Christ en relief et une inscription qui relie l'ouvrage au hiéromoine Nikiphoros Anyfantis ; on lui attribue aussi la construction de l'église elle-même. La Sainte Table passe pour l'une des choses les plus remarquables du monastère. Les années 1593 à 1622 peuvent donc être tenues pour la période où se constitua le noyau actuel du monastère – quand bien même la mémoire religieuse du lieu serait plus ancienne.
Le catholicon est un petit édifice de pierre à nef unique, couvert d'une voûte en berceau, élevé au point le plus haut de l'ensemble, sur son bord nord. Ses dimensions modestes et les encadrements soigneusement travaillés de la porte et des fenêtres s'accordent au caractère de forteresse du monastère. Les bâtiments s'étagent sur la pente raide, descendant du nord au sud autour d'une cour en forme de L, et deux entrées tenaient séparées les différentes sphères de la vie monastique.
L'une des entrées menait à l'église, aux cellules et à la cour intérieure. L'autre donnait accès au moulin, au fournil, aux étables et aux locaux de travail. Cette disposition explique comment le monastère pouvait vivre en établissement largement autosuffisant et faire subsister des gens au-delà de ses murs. Le vieux pressoir à olives, d'avant l'ère industrielle, existe toujours ; la salle qui l'abritait sert aujourd'hui de réfectoire.
À l'intérieur, l'iconostase de bois sculpté et doré, du XIXe siècle, constitue le principal ornement ; on l'attribue au maître Ioannis Makrakis, et elle a été restaurée il y a quelques années. Elle porte les icônes principales, dites icônes despotiques, de la même époque ; à côté d'elles sont conservées des icônes de l'école crétoise, parmi lesquelles un Christ en majesté du XVIIe siècle. L'iconostase et la pierre sculptée ne sont donc pas seulement de belles choses, mais des chapitres différents de l'histoire du monastère.
Kremaston passait pour l'un des monastères les plus riches du Lassithi, voire de toute la Crète orientale. Ses revenus allaient à la réparation des églises, à l'entretien des écoles et au secours des villages voisins. L'école de Vryses, elle aussi, fut bâtie sur une terre du monastère.
Sous la domination ottomane, les monastères demeurèrent des lieux où l'on maintenait vivantes la langue grecque et la culture orthodoxe du livre. L'histoire de l'« école secrète » de Kremaston – on en montre la salle dans l'archontariki, l'actuelle hôtellerie – appartient à la mémoire locale : une tradition significative plutôt qu'une histoire documentée.
L'évêque de Pétra, Dorothéos Laskaris, encouragea les écoles des monastères de son diocèse ; celle de Kremaston remonterait à 1821, et sa renommée se répandit bientôt dans tout le Lassithi. Sous son épiscopat fut créée à Kremaston, vers le milieu du XIXe siècle, une école publique, une école « mutuelle » qui dura jusqu'au début du XXe siècle. Kremaston faisait partie de ce réseau éducatif : la vie monastique n'y comprenait pas seulement les offices, mais aussi des leçons de lecture et d'écriture. En 1931 vint s'y ajouter une école d'agriculture, qui accueillait des orphelins et des enfants de paysans et fit du monastère une ferme modèle où l'on essayait de nouvelles méthodes de culture.
En 1868, Kostis Adosidis Pacha, gouverneur ottoman chrétien du Lassithi, installa provisoirement ses bureaux et sa famille dans le monastère. Adosidis, né à Constantinople en 1818, venait de recevoir la charge du district nouvellement créé et dirigeait d'ici la construction de son siège dans la nouvelle capitale, en contrebas. Aussi longtemps que les bâtiments administratifs de Néapoli furent en chantier – jusqu'en 1871 –, Kremaston fut le siège du pouvoir. C'est à cette période que l'on rattache l'aménagement de salles, d'une conduite d'eau et d'un système d'égouts.
L'épisode importe non comme le récit d'une modernisation sans nuages, mais comme un exemple des rapports enchevêtrés de la Crète avec l'Empire ottoman. Un fonctionnaire chrétien pouvait gouverner au nom du sultan tout en restant membre de la société orthodoxe locale, laquelle vivait en tension avec l'autorité impériale. Adosidis lui-même fut par la suite deux fois prince de Samos, en 1873-1874 puis de 1879 à 1885, et son action là-bas présente les deux mêmes visages : on se souvient de lui pour une route, des écoles et un aqueduc, et pour avoir congédié le parlement élu de l'île. Il mourut en 1895.
Le monastère est lié au nom de Mélétios Chlapoutakis, son higoumène, plus tard évêque de Pétra, qui prit part à la lutte pour la liberté et favorisa l'instruction. Il fut l'un des chefs spirituels du soulèvement de 1866 à 1869 dans le district du Mirabello. Le sultan l'aurait condamné à mort par pendaison ; seule l'intercession d'Adosidis Pacha et du patriarche œcuménique, raconte-t-on, obtint en 1868 la levée de la sentence. Deux décennies plus tard, en 1889, ce même Mélétios posa la première pierre de la Mégali Panagia, la cathédrale de Néapoli, qui ne fut achevée qu'en 1927.
En raison du parti qu'il avait pris, le monastère fut pillé et profané ; en 1866, des troupes turques le dévastèrent, et les moines s'enfuirent dans des grottes des collines voisines. La tradition de l'école secrète et les récits de moines qui aidèrent les insurgés ont conservé l'image de Kremaston comme foyer révolutionnaire, un lieu où vie spirituelle et résistance ne faisaient qu'un.
En 1869, les moines cachèrent reliques et livres dans une grotte pour les soustraire à la destruction. Les vases sacrés sortirent intacts de la cachette, mais l'humidité ruina une grande partie de la collection de livres ; la mémoire locale s'attarde tout particulièrement sur la perte d'un évangéliaire manuscrit relié de cuir, daté du Xe siècle. L'histoire montre ce que la bibliothèque du monastère valait aux yeux de la communauté.
Durant les années de l'occupation italienne et allemande, des enfants trouvèrent refuge au monastère – parmi eux les pupilles de l'Orphelinat national –, de même que des membres de la résistance, que les moines abritèrent et nourrirent. Des agents de liaison britanniques y auraient rencontré des patriotes grecs ; après la guerre, le monastère aurait reçu pour cela un témoignage de reconnaissance de l'ambassade britannique. Selon la tradition locale, Kremaston devint en ces années-là un lieu de secours pour les enfants, pour les résistants et pour ceux qui cherchaient protection. Ces récits entretiennent le souvenir de la part que le monastère prit au destin des gens du Lassithi.
Au cours du XXe siècle, l'ensemble tomba en délabrement. Dans les années 1990 commencèrent la consolidation et la restauration, la rénovation ayant été mise en train en 1992 par le métropolite Nektarios ; en 1993, il transforma le monastère, jusque-là occupé par des moines, en couvent de femmes. Dans la même décennie fut bâtie hors de l'ancienne enceinte, dans la tradition byzantine, la nouvelle église des Saintes Myrophores, qui fait désormais partie de l'ensemble. Sa dédicace convient à une maison de moniales, car les Myrophores sont avant tout ces femmes – Marie Madeleine, Jeanne, Salomé et leurs compagnes – qui vinrent oindre le corps du Christ et trouvèrent le tombeau vide ; l'Église orthodoxe les commémore le deuxième dimanche après Pâques. Parmi les souvenirs que l'on montre aux pèlerins figurent des souliers qu'aurait portés saint Nectaire.
Aujourd'hui, la petite communauté des sœurs se consacre à la peinture d'icônes, à la broderie d'église et à la confection de vêtements liturgiques, de cierges, de savon et de préparations à base de plantes. Le monastère possède une école de peinture d'icônes où étudient aussi des moniales venues de Roumanie. Kremaston prolonge ainsi l'ancienne lignée de la maison : la prière, le travail des mains et la transmission du savoir.
Les miracles des Archanges – la restitution de biens et de bétail volés, le repentir de brigands, la guérison de malades, le secours dans le danger et les prières exaucées pour obtenir des enfants – demeurent vivants dans la tradition de Kremaston. Les pèlerins viennent ici confiants dans l'aide céleste des Archanges et transmettent ces récits comme une part de la vie spirituelle du monastère.
Le caractère propre de Kremaston tient à cette rencontre de l'histoire documentée et de la tradition monastique. Ici, l'inscription lapidaire de 1593 et la dalle d'autel de 1622 voisinent avec l'école, le souvenir des soulèvements et de l'occupation, et les récits de l'aide céleste.
Kremaston se visite de préférence sans hâte, en se réservant du temps pour la cour, la maçonnerie, l'iconostase et le versant alentour. La route qui monte de Néapoli est revêtue d'un bout à l'autre et ne présente aucune difficulté. C'est un couvent habité, et l'on ne photographie à l'intérieur qu'avec autorisation. Aux heures de midi, le portail reste d'ordinaire fermé ; la veille du 8 novembre et le jour même de la fête, la cour s'emplit de pèlerins venus de tout le Mirabello. À la porterie, les sœurs proposent leurs icônes, leurs cierges et leurs savons aux plantes. L'excursion se combine bien avec Néapoli et la route qui monte au plateau du Lassithi.