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Kritsa : village de montagne, artisanat et mémoire des guerres

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Kritsa : un vieux village au pied des monts Dikti

Kritsa (Κριτσά) est située sur les contreforts des monts Dikti, parmi les oliveraies, les pentes pierreuses et les chemins qui descendent vers le golfe de Mirabello. Ses maisons s'étagent comme les gradins d'un amphithéâtre contre la colline rocheuse de Kastellos, d'un peu plus de trois cents à un peu moins de quatre cents mètres d'altitude, à une dizaine de kilomètres d'Agios Nikolaos vers l'intérieur des terres ; vues de la plaine à la nuit tombée, les lumières de ses différents quartiers – Palemilos, Koukistres, Christos, Pergiolikia – dessineraient, dit-on, la forme d'un scorpion. Avec ses quelque 2 600 habitants, c'est encore l'un des plus gros villages de Crète. Kritsa est connue pour ses églises byzantines, mais son histoire dépasse n'importe quelle curiosité prise isolément : le peuplement ancien, l'administration vénitienne, les siècles ottomans, les soulèvements et la culture vivante de la Crète orientale s'y rencontrent.

Kritsa a grandi là où les sentiers de montagne rejoignent les routes de la côte. Cette situation en fit le chef-lieu du Haut-Mirabello. Elle passa pour le plus grand village de Crète pendant tout le Moyen Âge et connut son âge d'or aux XIIIe et XIVe siècles – l'époque même où ses églises furent peintes. Les habitants labouraient la terre, soignaient oliviers et vignes, élevaient du bétail, tissaient, et entretenaient leurs liens avec les villages voisins et les ports. En 1867, Kritsa devint le siège d'une commune qui comprenait, outre Krousta, Prina, Kalo Chorio et Tapes, la bourgade alors encore insignifiante d'Agios Nikolaos. L'olivier est resté le pilier de son économie : la coopérative agricole du village date de 1927 et son moulin à huile de 1937.

L'histoire plus ancienne du lieu est à chercher trois kilomètres plus au nord, sur un col entre deux collines : là s'élèvent les ruines de Lato, l'une des plus puissantes cités-États doriennes de Crète, bâtie sur deux acropoles jumelles et nommée d'après Léto – Lato en dialecte dorien –, la mère d'Apollon et d'Artémis. Lato fut la patrie de Néarque, l'amiral d'Alexandre le Grand. Plus près encore, la colline de Kastellos, au-dessus du village, porta un habitat des XIIIe et XIIe siècles av. J.-C., dernière phase, troublée, de l'âge du bronze minoen, quand, dans toute la Crète, les populations se replièrent sur des hauteurs faciles à défendre.

Les églises byzantines et la Panagia Kera

La campagne de Kritsa est célèbre pour ses nombreuses églises byzantines et post-byzantines. Bon nombre d'entre elles sont ornées de fresques des XIVe et XVe siècles. Une telle densité d'églises témoigne de la prospérité des communautés locales et de l'importance de Kritsa comme centre spirituel de la Crète orientale.

Le principal monument de la contrée est la Panagia Kera, à un kilomètre environ avant le village, au bord de la route d'Agios Nikolaos, au lieu-dit Logari. Ses trois nefs sont dédiées à la Dormition de la Vierge, à sainte Anne et à saint Antoine. Les fresques, des XIIIe et XIVe siècles, unissent la tradition byzantine, l'art de l'âge paléologue, les influences macédoniennes et la peinture crétoise locale ; les quatorze scènes de la vie de sainte Anne et de l'enfance de la Vierge, dans la nef sud, et le grand Jugement dernier accompagné de la famille donatrice de Georgios Mazizanis, dans la nef nord, comptent parmi les peintures murales les plus importantes de l'île.

Mais la Panagia Kera n'est pas la seule église de Kritsa. Dans le village même et aux alentours subsistent de petites églises avec des restes de peintures, des détails sculptés et des inscriptions – Agios Georgios Kavousiotis, par exemple, et Agios Ioannis Theologos (Saint-Jean-le-Théologien). Elles forment ensemble un réseau historique où se lit, au fil des siècles, le développement de la communauté chrétienne. La plupart sont fermées à clef, et il faut demander la clef au village.

Kritsa pendant les années de la révolution de 1821

Lorsque commença, en 1821, le soulèvement contre l'Empire ottoman, Kritsa devint l'un des principaux foyers de résistance de l'est de la Crète. En novembre 1822, des bandes armées venues des régions d'Héraklion et du Lassithi s'y rassemblèrent, et c'est d'ici qu'elles marchèrent contre la forteresse d'Ierapetra, sur la côte sud.

En janvier 1823, des troupes égyptiennes commandées par Hassan Pacha avancèrent sur Kritsa – la même armée qui avait dévasté cet hiver-là le plateau du Lassithi. Dans le village et autour de lui se tenaient les insurgés accourus pour défendre l'est de l'île ; la tradition cite des capitaines tels qu'Alexomanolis, Koziris, Papa-Pothos, Tavlas et Kazanis. La bataille, qui s'étendit jusqu'aux abords de l'antique Lato et au lieu-dit Koutarantos, dura presque une journée entière. Les deux camps attaquèrent avec opiniâtreté, et l'on se battit avec acharnement tout le long du pied des montagnes.

Après la bataille, Kritsa fut incendiée et détruite. Des villageois et des défenseurs y perdirent la vie, et bien des familles durent abandonner leur foyer. La dévastation ne s'arrêta pas aux maisons : les églises, les fermes et les réserves dont dépendait la vie de toute la contrée furent endommagées elles aussi. Quelques semaines plus tard, en février, survint la tragédie de la grotte de Milatos, où les habitants des villages côtiers avaient cherché refuge devant ces mêmes troupes.

La mémoire de ces événements reste vivante dans les récits locaux, les commémorations religieuses et les cérémonies annuelles. Pour les gens de Kritsa, la révolution n'est pas une date lointaine dans un manuel scolaire, mais l'histoire de familles, de maisons et d'églises.

Vie villageoise et traditions crétoises

Kritsa a conservé son aspect traditionnel : maisons de pierre, ruelles étroites, cours fleuries, cafés à l'ancienne et petites places. Le tissage, la broderie, la vannerie et le travail du bois d'olivier y ont tous prospéré. Les travaux d'aiguille des femmes se transmettaient dans la famille et font partie du caractère de Kritsa ; le long de la rue principale, tapis tissés et dentelles pendent encore devant les portes. Cette rue est raide et en grande partie fermée à la circulation, si bien que les visiteurs laissent leur voiture sur l'aire de stationnement, à l'entrée du village, et montent à pied.

La musique, la danse et les coutumes nuptiales crétoises y tiennent une place importante. Des sociétés d'histoire et de folklore y mettent en scène le mariage traditionnel, avec le « psiki » – le cortège qui va chercher la mariée –, le banquet de noces, la lyra et les mantinades, ces brefs distiques rimés de quinze syllabes que l'on improvise et que l'on chante lors des fêtes. Le véritable mariage crétois, avec psiki, festin et lyra, demeure aujourd'hui encore, pour bien des couples, la manière toute naturelle de faire les choses.

Kritsa aujourd'hui

Kritsa accueille aujourd'hui les voyageurs en route vers la Panagia Kera, vers les ruines de Lato, vers les gorges du Dikti – au premier rang desquelles l'étroite gorge de Kritsa, immédiatement en contrebas du village – et vers les villages de montagne du Lassithi. La gorge est longue de quelque quatre kilomètres et, par endroits, large d'un mètre et demi à peine ; elle s'achève près du village de Tapes, et la randonnée, qui oblige à un peu d'escalade sur les blocs de rocher, demande environ deux heures et demie. Le printemps en est la saison, et il faut y renoncer après de fortes pluies. Une route de montagne grimpe sur seize kilomètres jusqu'au plateau de Katharo, cuvette longue de quatre kilomètres, à une altitude moyenne de 1 150 mètres, sous les sommets du Spathi (2 148 m) et du Lazaros (2 085 m), où les gens de Kritsa ont de tout temps eu leurs champs et leurs troupeaux d'été : on y cultive pommes de terre, légumes et fruits, quelques tavernes y ouvrent à la belle saison, et, l'hiver, on l'abandonne à la neige. Le village garde en même temps son caractère agricole et reste un lieu où les oliveraies, les ateliers familiaux et les fêtes religieuses règlent encore le cours de l'année.

Kritsa mérite d'être vue pour davantage que telle ou telle curiosité. Son histoire se lit dans les chemins qui mènent aux montagnes, dans les églises qui ont survécu aux guerres, dans le souvenir de la bataille de 1823 et dans l'artisanat qui relie le village d'aujourd'hui au passé de la Crète orientale.

Kritsa : village de montagne, artisanat et mémoire des guerres