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Panagia Kardiotissa : l’icône de Kéra et son voyage de la Crète à Rome

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Une image qui unit deux Églises

Rares sont les images devant lesquelles orthodoxes et catholiques prient avec la même ferveur. Cette icône est de celles-là. Selon la tradition, elle fut peinte bien avant le schisme de 1054 et conserve ainsi, aux yeux des fidèles, quelque chose de l’invisible unité de la chrétienté : en Orient, on l’appelle Panagia Kardiotissa (Παναγία Καρδιώτισσα), la Mère de Dieu du Cœur, en Occident Notre-Dame – ou Notre Mère – du Perpétuel Secours. Elle se trouvait jadis au monastère de Kéra, sur le versant nord du Dikti ; elle est aujourd’hui suspendue au-dessus du maître-autel de l’église rédemptoriste Sant’Alfonso, sur l’Esquilin, à Rome – et entre ces deux lieux s’étend une histoire qui se lit comme un roman.

Panagia Kardiotissa : l’icône de Kéra et son voyage de la Crète à Rome

Le monastère de Kéra Kardiotissa au pied du Dikti

À quelques kilomètres en deçà du col par lequel on gagne le plateau du Lassithi, à 630 mètres d’altitude, se trouve le monastère de la Panagia Kardiotissa (Μονή Κεράς Καρδιωτίσσης). Il est tout proche du village de Kéra – il existe un Kéra d’en haut et un Kéra d’en bas, qui lui doivent tous deux leur nom –, dans un pays de montagne verdoyant, planté de cyprès, de noyers et de platanes, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est d’Héraklion, sur la route qui monte de la région de Pédiada ; il compte parmi les plus anciens monastères de Crète. Il est dédié à la Nativité de la Mère de Dieu et célèbre sa fête patronale le 8 septembre, jour où des pèlerins venus de toute la Crète orientale, beaucoup à pied, gravissent la montagne.

Nul ne sait au juste quand le monastère fut fondé. Il est mentionné pour la première fois dans un document de 1333, où il apparaît comme une possession du patriarcat de Constantinople – devenu alors, sous la domination vénitienne, une institution latine. Bien des indices donnent à penser qu’il est antérieur à l’époque vénitienne et remonte à la seconde période byzantine de l’île, c’est-à-dire au temps compris entre l’expulsion des Sarrasins par Nicéphore Phocas (961) et la prise de possession de la Crète par Venise, au début du XIIIe siècle. L’historien crétois Stergios Spanakis supposait que c’est l’icône miraculeuse qui avait suscité la fondation : dans cette hypothèse, le monastère aurait grandi autour de l’image.

De l’ancien ensemble ne subsiste pour l’essentiel que le catholicon, édifice irrégulier, formé par additions successives, où l’on peut lire quatre phases. Il y eut d’abord une petite chapelle à nef unique, couverte d’une voûte en berceau brisé : c’est le sanctuaire actuel. Ses fresques, de la première décennie du XIVe siècle, offrent un programme inhabituel : sept scènes tirées exclusivement de la vie de la Vierge. Plus tard furent ajoutés une salle voûtée en berceau au nord, trois salles parallèles à l’ouest et enfin un large narthex transversal, dont la façade à arcatures aveugles de brique et à céramiques incrustées suit des modèles byzantins. Dans les annexes centrale et méridionale subsistent des peintures des années 1320 environ – le cycle évangélique et un grand Jugement dernier – et, dans la partie nord, de belles fresques du début du XVe siècle, dont un saint Georges à cheval, conservé en partie seulement. La peinture couvre toutes les surfaces de l’intérieur, bien qu’une grande part en ait noirci et souffert avec le temps. Sur un pilier de la salle sud, une « servante de Dieu Kali » est représentée à la manière d’un portrait funéraire ; elle fut vraisemblablement la donatrice des agrandissements.

Deux noms pour une seule image

De ce monastère est inséparable l’une des plus belles icônes du monde chrétien : l’image miraculeuse de la Panagia Kardiotissa. La tradition monastique l’attribue à saint Lazare, moine et peintre d’icônes qui vécut au temps de la querelle iconoclaste. L’icône montre la Mère de Dieu serrant l’Enfant contre son cœur – d’où l’épithète que lui donnèrent les Crétois. Que le pouvoir thaumaturgique de l’image ait été largement connu dès la fin du Moyen Âge, c’est ce qu’atteste le clerc et voyageur florentin Cristoforo Buondelmonti, qui parcourut la Crète en 1415 et rapporte les miracles de la Madone de Kéra ; en 1837 encore, le voyageur anglais Robert Pashley notait des récits semblables. La légende voulait que l’icône eût été emportée ou volée plus d’une fois, et que chaque fois elle fût revenue d’elle-même.

Panagia Kardiotissa : l’icône de Kéra et son voyage de la Crète à Rome

Ce que montre l’icône

On y voit une Mère de Dieu jeune et belle, vêtue d’une robe sombre sur fond d’or, la tête inclinée vers l’Enfant. Elle s’afflige, car elle connaît son propre destin et celui de son fils ; le sombre vêtement de dessus, le maphorion, se lit comme un signe de deuil, le rouge de la tunique qu’il recouvre comme une allusion au sacrifice. Les rédemptoristes, qui ont l’icône en leur garde, interprètent les couleurs un peu autrement : le voile bleu foncé serait la pureté virginale, la tunique rouge l’amour maternel, la doublure verte du manteau l’humilité, tandis que la tunique verte de l’Enfant figure l’Incarnation et son manteau d’or sa divinité. De part et d’autre de sa tête planent deux archanges, qui présentent à l’Enfant les instruments de la Passion – l’un la lance et l’éponge, l’autre la croix et les clous. Le petit Jésus regarde avec effroi l’ange à la croix, se réfugie dans les bras de sa mère et lui saisit la main droite de ses deux mains ; dans la hâte du mouvement, la sandale de son pied droit s’est dénouée et ne tient plus que par une lanière, de sorte que la plante du pied est tournée vers le spectateur – détail où les commentateurs voient son humanité. Des abréviations grecques désignent les personnages : ΜΡ ΘΥ pour « Mère de Dieu », IC XC pour « Jésus-Christ », ΟΑΜ et ΟΑΓ pour les archanges Michel et Gabriel.

L’histoire de l’art nomme ce type la « Mère de Dieu de la Passion » et le range parmi les variantes de l’Hodigitria, « celle qui montre le chemin ». Le petit panneau de bois de Rome, en noyer, qui ne mesure qu’environ 52 centimètres sur 42, est tenu par la plupart des spécialistes pour une œuvre de l’école de peinture crétoise de la fin du Moyen Âge ; on l’attribue parfois à l’entourage d’Andréas Ritzos (1421-1492), qui travaillait à Candie, tandis que d’autres ont songé au XIIe siècle. Lorsque l’icône fut examinée et restaurée aux Musées du Vatican dans les années 1990, aux rayons X, à l’infrarouge et à l’ultraviolet, l’analyse au radiocarbone situa le bois entre le XIVe siècle et la fin du XVe ; la même étude conclut que la surface peinte avait été profondément reprise bien plus tard. La tradition pieuse, elle, la fait remonter au IXe siècle. Les deux vues coexistent, et l’on fait bien de ne pas les opposer l’une à l’autre : l’une raconte la genèse d’une œuvre d’art, l’autre l’amour qu’on lui témoigne depuis des siècles.

La légende de la chaîne et de la colonne

L’icône arriva en Crète, dit-on, dans les années tourmentées de l’iconoclasme, quand les adversaires du culte des images détruisaient toutes les icônes sur lesquelles ils pouvaient mettre la main. Elle fut apportée dans l’île – de Constantinople, vraisemblablement – et cachée dans ce monastère de montagne reculé ; la version populaire veut même que des ailes aient poussé à l’image et qu’elle ait volé d’elle-même jusqu’en Crète. L’empereur iconoclaste Théophile (813-842, seul souverain à partir de 829) entendit parler de ses miracles et ordonna qu’on la recherchât et qu’on la rapportât à Constantinople, afin de la détruire de ses propres mains.

Par deux fois la sainte image échappa à ses poursuivants et regagna son église. La troisième fois, pour qu’elle ne pût « s’enfuir » de nouveau, on l’attacha par une lourde chaîne à une colonne de marbre – si bien que l’icône revint au monastère avec colonne et chaîne. L’une et l’autre s’y voient encore aujourd’hui : la colonne se dresse dans la cour du monastère, entourée d’une grille, et la chaîne est conservée dans l’église, près de l’icône, à gauche de l’iconostase. Bien des pèlerins l’enroulent autour de leur corps dans l’espoir d’être soulagés de leurs maux. L’icône elle-même, cependant, n’est plus là. À sa place, depuis 1735, on vénère une autre image de la Vierge, œuvre d’un peintre inconnu, que les fidèles tiennent pour tout aussi miraculeuse et pleine de grâce. En 1982, cette image fut à son tour emportée par des voleurs d’œuvres d’art, mais les coupables furent pris et l’icône revint. Et l’original ?

L’incroyable voyage d’une icône crétoise

Son histoire a été retracée par l’auteur crétois Michalis Vrettakis dans une étude brillamment contée. Il la résume ainsi : c’est l’incroyable histoire et le voyage de l’icône crétoise de la Panagia Kardiotissa, partie du monastère de Kéra, près d’Héraklion – histoire où se mêlent un voleur repenti, deux ordres catholiques, les troupes de Napoléon, trois papes, la vision d’une fillette innocente et la mémoire infaillible d’un moine. Soixante années durant, l’image fut oubliée ; elle fut rachetée pour cinquante écus pontificaux ; elle a porté quatre noms différents ; et on la trouve aujourd’hui dans des milliers d’églises sur les cinq continents. Des millions de chrétiens, dans plus de 82 pays, la vénèrent, plus qu’aucune autre icône chrétienne. Des écoles, des collèges, des universités, des hôpitaux, des cliniques et des clubs sportifs portent son nom ; elle passe pour la patronne d’États, de diocèses et de villes – Haïti parmi les pays, Leeds et Middlesbrough parmi les diocèses anglais – et pour la patronne céleste d’innombrables lieux de culte.

Cette icône, poursuit Vrettakis, a franchi les frontières des États et relié des cultures, des langues et des rites dans le monde entier. Les fidèles voient en elle le secours perpétuel des pauvres, des malades et des faibles, et la vénèrent comme un emblème d’amour et d’espérance.

Mais commençons par le commencement

À la fin du XVe siècle, la Crète était sous domination vénitienne depuis près de trois cents ans ; Candie, l’actuelle Héraklion, était une florissante place de commerce, d’où l’on expédiait vers l’Italie du vin, de l’huile, du fromage et, ce n’est pas le moins important, des icônes en grand nombre. C’est dans ce monde de marchands et de navires que se joue le premier acte.

Le vol de 1498

Selon la tradition, en l’an 1498, un marchand de vin – un Grec, d’après certains récits – déroba l’icône crétoise et l’emporta en Italie. Il le fit sous prétexte qu’elle ne devait pas tomber aux mains des Turcs, qui, dans ces décennies, conquéraient pas à pas les terres de la Méditerranée orientale. Constantinople était tombée en 1453, l’Eubée en 1470 ; la crainte n’était donc pas sans fondement, même si la Crète elle-même devait rester vénitienne un siècle et demi encore. La tradition romaine, consignée sur une tablette qui fut plus tard suspendue près de l’icône, dit seulement qu’elle fut enlevée d’une église de Crète où elle était depuis longtemps honorée pour ses nombreux miracles.

Panagia Kardiotissa : l’icône de Kéra et son voyage de la Crète à Rome

Tempête et salut en mer

Pendant la traversée, une violente tempête éclata soudain, et le navire menaça de sombrer. Au milieu des larmes des passagers terrifiés, le marchand sortit l’icône ; tous tombèrent à genoux devant elle et implorèrent la Mère de Dieu de les sauver – et la mer s’apaisa. Le voyage, ajoute l’ancien récit, traîna une année entière avant que le marchand n’atteignît enfin Rome. Ainsi Marie, comme on le dit en Crète avec une pointe de confiance mélancolique, avait décidé cette fois de quitter l’île pour quelque temps. Ce quelque temps est devenu plus de cinq cents ans, et pourtant elle reviendra. D’ici là, une autre image de la Mère de Dieu, miraculeuse elle aussi, veille dans le monastère. Revenons donc à l’histoire de l’original.

Le remords du marchand

Arrivé à Rome, le marchand tomba gravement malade. Sur son lit de douleur, il reconnut le péché de son larcin, s’en repentit et se confia à un ami chez qui il avait trouvé à se loger : il lui parla de la sainte icône et le pria de la faire placer dans une église de la ville, où chacun pourrait la vénérer. L’ami promit, et le marchand mourut. Mais la femme de l’ami ne put se résoudre à se séparer de la belle image, et c’est ainsi que, malgré la promesse, elle resta accrochée dans la maison de la famille.

Panagia Kardiotissa : l’icône de Kéra et son voyage de la Crète à Rome

L’apparition de la Mère de Dieu

Alors la Vierge Toute Sainte apparut en vision à la petite fille de la maison, qui n’avait que six ans. Elle chargea l’enfant de dire à sa mère et à son grand-père la volonté du ciel : son image devait être portée à l’église Saint-Matthieu, qui s’élevait sur l’Esquilin, l’une des sept collines de Rome – sur la Via Merulana, à mi-chemin entre les deux grandes basiliques de Santa Maria Maggiore et de San Giovanni in Laterano. San Matteo comptait parmi les antiques églises titulaires de la ville.

La translation à San Matteo

Obéissant à la volonté de la Mère de Dieu, la mère de la fillette s’adressa aux ermites de Saint-Augustin qui desservaient San Matteo. L’ordre accepta l’icône et, le 27 mars 1499, la porta en procession solennelle jusqu’à l’église, où elle prit d’abord le nom de sa nouvelle demeure : la Madone de San Matteo. Pendant la translation même, un miracle se serait produit, la guérison d’un enfant. Fra Mariano de Florence, qui écrivait en 1518, est parmi les premiers à signaler l’image dans sa nouvelle église.

De la Madone du Secours au Perpétuel Secours

L’icône fut placée derrière le maître-autel de San Matteo et, année après année, on commémora le 27 mars sa miraculeuse translation. Près d’elle était suspendu un parchemin racontant l’histoire de ses pérégrinations, en latin et en italien ; une copie en est conservée à la Bibliothèque vaticane, et le texte fut transcrit par des antiquaires romains du XVIIe siècle. À mesure que grandissait chez les Romains la dévotion pour l’icône byzantine venue de Crète, un nom nouveau s’imposa : la Madone du Secours (Madonna del Soccorso) – signe d’une espérance inextinguible pour tous ceux qui se tournaient vers elle. Trois siècles durant, on vint de toute l’Italie en pèlerinage auprès d’elle, et en 1708 le cardinal Francesco Nerli déclara officiellement l’image célèbre par ses miracles.

L’image étrangère s’insérait ainsi dans une idée familière. Le type occidental de la Madonna del Soccorso, connu depuis 1306 et diffusé à partir de Palerme par les augustins, montrait Marie arrachant un enfant au Malin ; dans le sentiment populaire, l’icône byzantine se glissa sans peine dans ce cadre.

En 1572, Grégoire XIII fut élu pape. Au nombre de ses projets figurait l’achèvement du décor de Saint-Pierre, en particulier de la chapelle Grégorienne, sur le côté sud de la basilique, qui porte son nom. Le pape, qui avait une dévotion particulière pour la Madone du Secours, choisit pour cette chapelle une image du XIIe siècle connue précisément sous ce nom. Afin d’exclure toute confusion avec la Madone du Secours de San Matteo, cette dernière reçut en 1579 un nouveau titre : la Madone du Perpétuel Secours. Dans le même temps, les augustins placèrent au-dessus de la porte de leur église l’inscription latine « Deiparae Virgini Mariae succursus perpetui » – « À la Mère de Dieu et Vierge Marie du perpétuel secours ». Depuis lors, l’icône s’appelle la Madonna del Perpetuo Soccorso, en français Notre-Dame du Perpétuel Secours.

Avec ce nouveau nom, l’image avait pour ainsi dire acquis une nouvelle vocation : elle devait être pour tous les fidèles le signe d’un secours constant et d’une protection constante. Là se trouve le germe de cette renommée et de cette affection universelles qui firent d’elle, plus tard, la patronne d’innombrables églises.

Panagia Kardiotissa : l’icône de Kéra et son voyage de la Crète à Rome

Napoléon, la destruction de San Matteo et soixante années d’oubli

Au cours de la campagne d’Italie de Napoléon, qui atteignit les États pontificaux en 1797, les troupes françaises occupèrent Rome – elles entrèrent dans la ville en 1798 sous les ordres du général Louis-Alexandre Berthier – et le pape Pie VI fut contraint à l’exil. Comme les occupants voulaient élever des ouvrages de défense, on décréta la démolition de nombreux édifices, couvents et églises – parmi lesquels San Matteo, que l’on disait déjà délabrée une génération plus tôt et qui fut alors rasée jusqu’au sol.

Les augustins qui y avaient vécu furent dispersés. Ceux qui restèrent à Rome – c’étaient pour la plupart des frères irlandais – trouvèrent refuge, après un séjour provisoire à Sant’Eusebio, dans une petite maison attenante à l’église Santa Maria in Posterula, non loin du Tibre. L’icône du Perpétuel Secours, qu’ils avaient tout juste réussi à sauver, les y suivit. Mais, comme une autre image miraculeuse était déjà vénérée dans cette église, on ne lui trouva de place que dans une petite chapelle privée de l’étage. Elle y demeura plus de soixante ans – sans prières, sans vénération, sans même une lampe allumée devant elle, couverte de poussière et entièrement livrée à l’oubli.

C’était le temps où le tourbillon des événements politiques et des guerres des premières décennies du XIXe siècle – guerres napoléoniennes, soulèvements, révolutions – ébranlait l’Italie et l’Europe entière. Presque tout le monde avait oublié l’image, à une exception près : le frère convers augustin Agostino Orsetti, qui avait vécu à San Matteo dans sa jeunesse et était venu à Posterula après sa destruction. Il n’avait jamais cessé de prier devant elle. Presque aveugle dans sa vieillesse, il répétait sans se lasser à son jeune ami Michele Marchi, qui y servait la messe comme enfant de chœur, des décennies après l’événement, que dans la chapelle d’en haut était accrochée une image miraculeuse, la Madonna del Perpetuo Soccorso, sauvée de l’église ruinée de San Matteo – qu’il ne l’oublie jamais. Orsetti mourut en 1853 ; Marchi, né en 1829, fut admis chez les rédemptoristes en 1855 et prononça ses vœux dans la congrégation le 25 mars 1857.

Les rédemptoristes et la redécouverte

La congrégation du Très Saint Rédempteur avait été fondée le 9 novembre 1732 par Alphonse-Marie de Liguori à Scala, petite ville perchée du royaume de Naples, au-dessus d’Amalfi, et fut approuvée par le pape Benoît XIV en 1749. Elle se proposait de porter l’enseignement du Christ, par les missions populaires et la prédication, aux communautés pauvres et délaissées. Elle fonda des maisons, des chapelles, des paroisses, des oratoires, des églises et des monastères et, avec l’appui de l’Église, se répandit dans le reste de l’Italie, en Europe et en Amérique du Nord – au nord des Alpes surtout grâce à l’action de l’Autrichien Clément-Marie Hofbauer, entré en 1785 : en Pologne en 1786, en Allemagne en 1793, en Suisse en 1818, au Portugal en 1826, en Autriche en 1827, en Belgique en 1831, aux États-Unis en 1832, aux Pays-Bas en 1836, dans les îles Britanniques en 1843, puis dans bien d’autres pays. Son fondateur fut canonisé en 1839 et proclamé docteur de l’Église en 1871 ; la congrégation compte aujourd’hui bien plus de quatre mille membres dans plus de cent pays.

En janvier 1855, l’ordre acquit à Rome une propriété sur la Via Merulana, la Villa Caserta, afin de transférer sa maison généralice dans la Ville éternelle et d’y bâtir une église et une maison nouvelles en l’honneur de son fondateur, Alphonse de Liguori. L’édifice néogothique, rareté à Rome, fut achevé avant la fin des années 1850 ; la maison généralice s’y trouve toujours, au 31 de la Via Merulana. Avec cet achat s’éveilla l’intérêt des pères pour l’histoire de leur nouveau quartier.

L’impulsion vint d’un sermon du jésuite Francesco Blosi, qui, en 1863, prêchant dans une série de sermons mariaux du samedi, rappela que dans ce quartier s’était jadis élevée l’église San Matteo, appelée aussi église de la Vierge du Perpétuel Secours. À cela s’ajoutèrent les récits d’auteurs traitant des antiquités romaines, qui mentionnaient une église située dans ce qui était devenu le jardin de la maison, avec une antique icône de Marie, très vénérée et célèbre par ses miracles ; le chroniqueur de la communauté qui tomba sur ces textes n’était autre que Marchi. Alors le père Marchi se souvint des récits de son ami Orsetti – et déclara qu’il savait où se trouvait cette image.

Fort de ce renseignement, le supérieur général de l’ordre, le père Nicolas Mauron, s’adressa au pape Pie IX pour demander que l’icône leur fût cédée, afin qu’elle pût être replacée à l’endroit où elle s’était trouvée pendant trois cents ans. Le pape accéda à la requête et, par une note écrite de sa propre main le 11 décembre 1865, confia l’image aux rédemptoristes, à condition qu’ils donnent en échange aux augustins un tableau convenable – et il y joignit le vœu qui allait devenir le mot d’ordre de tout un mouvement : « Fatela conoscere a tutto il mondo », faites-la connaître au monde entier.

Panagia Kardiotissa : l’icône de Kéra et son voyage de la Crète à Rome

Cinquante écus pour une image miraculeuse

En janvier 1866, l’ordre prit possession de l’icône : le 19, les pères Marchi et Ernesto Bresciani présentèrent à Posterula la lettre du pape et emportèrent le panneau. L’église reçut à sa place une autre image de la Vierge – une copie exacte de l’icône fut remise au mois de juin suivant – ainsi que cinquante écus, la monnaie des États pontificaux. Le petit panneau, marqué par le temps et l’abandon, fut d’abord soigneusement restauré par le peintre polonais Leopold Nowotny (1822-1870) avant d’être montré au public.

Le retour à la Via Merulana

Le 26 avril 1866, l’icône fut portée en une procession magnifique jusqu’à l’église Sant’Alfonso, accompagnée de milliers de fidèles qui avaient répondu à une invitation spéciale (invito sacro) lancée par le cardinal vicaire de Rome, Costantino Patrizi. Le 5 mai, le pape vint en personne prier devant l’image. L’icône n’a plus quitté Sant’Alfonso depuis lors. On offrit au pape la première copie fidèle de l’icône crétoise, qu’il accrocha dans sa chambre à coucher. Le 23 juin 1867, l’image fut solennellement couronnée au nom du chapitre du Vatican. Depuis, la Mère du Perpétuel Secours est la patronne des rédemptoristes ; sa fête fut fixée en 1876 au 27 juin.

« Faites-la connaître au monde entier »

Dès ce moment, l’ordre suivit un plan mûrement réfléchi pour attirer sur l’icône l’attention des fidèles et en répandre le culte non seulement à Rome et en Italie, mais bien au-delà. Qu’un tel plan fût nécessaire, cela allait de soi : une image restée soixante ans dans l’obscurité était devenue autant dire inconnue. On commença par installer solennellement l’icône, sous un voile, sur un petit trône à Sant’Alfonso. Le « dévoilement » n’avait lieu qu’à des jours fixes de la semaine, du mois et de l’année ; l’image en recevait un prix particulier et, dans un climat d’attente et de solennité, attirait toujours plus de visiteurs. Bientôt l’on tint pour un privilège d’être admis à prendre part aux dévotions devant l’icône.

Pour sa diffusion, on recourut à tous les moyens qu’offrait l’époque : journaux, photographies, médailles, cartes postales, copies fidèles, jusqu’à l’image brodée sur les ornements des pères et des prêtres, tout devait faire connaître la vieille icône qui avait été, en somme, « retrouvée ». À Sant’Alfonso, prières et supplications montaient désormais vers la Mère du Perpétuel Secours, comme lors des autres fêtes de Marie et tout au long de mai, le mois qui lui est consacré. Les prédicateurs racontaient ses miracles.

L’impression d’images de dévotion de toutes formes et de tous formats prit rapidement une ampleur considérable. Dix ans après le retour de l’icône à la Via Merulana, on avait imprimé 176 000 images et, outre celles-ci, plus de 420 000 petites images sur papier fin, distribuées surtout aux malades ; il y en avait en chromolithographie et en gravure sur bois, dorées et en couleurs. En 1902, des éditeurs d’Italie, de France, d’Autriche et d’Allemagne avaient produit, estime-t-on, 4,5 millions d’images et davantage, sans compter les 200 000 imprimées à Rome cette seule année. Le nombre des petites images et des médailles émises dans les grands pays d’Europe dépassa 55 millions.

Dans le même temps, le peintre suisse Jakob Wüger (1829-1892), originaire du canton de Thurgovie et venu à Rome en 1863 pour étudier auprès des peintres nazaréens, fut chargé d’exécuter des copies fidèles dans son atelier romain ; il entra plus tard à l’abbaye bénédictine de Beuron, y prononça ses vœux en 1871 sous le nom de frère Gabriel et devint, avec Peter Lenz et Fridolin Steiner, l’un des fondateurs de l’école d’art de Beuron. Les 400 premières allèrent aux pays où l’ordre comptait les plus grandes communautés, avant tout aux pays de langue allemande. La première copie à quitter l’Italie fut envoyée en 1867 à la chapelle du couvent d’Argentan, en Normandie. Parmi les églises les plus anciennes et les plus connues qui devinrent bientôt des foyers locaux de cette dévotion figurent celles de Perth, en Écosse (1869), de Boston (1871), de Paris (1874), de Grenade (1879), de New York (1887), de Montevideo (1889), de Vienne (1889), de Madrid (1892), de Valparaíso (1903) et de la vallée suisse du Rhône (1932), ainsi que Leoben, en Styrie (1846). En 1966, 128 autres églises rédemptoristes dédiées à la Mère du Perpétuel Secours avaient été construites de par le monde, la plupart au Brésil et aux États-Unis, treize dans chacun de ces pays.

Livres, confréries et un pape assiégé

Il importait tout autant de fixer par écrit l’histoire de l’icône, ses miracles et sa renommée. Entre 1866 et 1916 parurent les premiers livres, études et monographies, traduits en plusieurs langues ; le premier fut celui d’Ernesto Bresciani – l’un des deux pères qui étaient allés chercher l’icône à Posterula –, les « Cenni storici sull’antica e prodigiosa Immagine della Madonna del Perpetuo Soccorso » (Rome, 1866). En 1926, quelque 2,7 millions d’exemplaires de livres et de brochures sur la Mère du Perpétuel Secours avaient été imprimés. En 1876, en outre, le pape institua la « Confrérie de saint Alphonse et de la Très Sainte Vierge du Perpétuel Secours », dont les membres – parmi eux le pape lui-même, dans la chambre duquel, après tout, était accrochée l’une des premières copies – se donnèrent pour tâche particulière de répandre le culte de l’icône. En 1925, la confrérie comptait 1 250 filiales à travers le monde et des millions de membres. Dans le même dessein, des associations religieuses virent le jour dans de nombreux pays ; la plus importante fut fondée au Chili en 1878 pour toute l’Amérique du Sud. Enfin, et ce n’est pas le moins important, les miracles attribués à la Mère de Dieu éveillèrent chez les fidèles le désir de connaître l’image et de la posséder eux-mêmes : des pèlerins venus de l’étranger acquirent des icônes pour eux, pour leurs proches et pour les malades, pour des églises et des couvents.

Tout cela se déroulait sur un fond bien sombre. La fondation de l’État italien en 1861 et l’amenuisement du territoire pontifical qui l’accompagna ; les lois de 1866 supprimant les ordres catholiques dans la péninsule italienne – seuls ceux des États pontificaux en étaient exemptés ; la loi de 1867 sur la vente des biens d’Église, qui équivalait en pratique à une expropriation ; et l’excommunication que Pie IX prononça contre la monarchie et les hommes politiques italiens : tout cela exposa, dans ces années-là, l’Église catholique et son chef à de vives critiques. Pie IX est entré dans l’histoire, entre autres, pour le dogme de l’infaillibilité pontificale, proclamé en 1870. Selon les mots de Vincenzo La Mendola, de l’Institut historique rédemptoriste, la nouvelle dévotion à Marie « Perpétuel Secours » se révéla la réponse idéale aux besoins d’une communauté chrétienne qui, jusque bien avant dans le XXe siècle, traversa des bouleversements profonds et violents.

La Neuvaine perpétuelle

La dévotion reçut une impulsion décisive lorsque, en 1927, une neuvaine fut introduite dans le culte public à Saint-Louis, aux États-Unis. Cette dévotion de neuf jours prit le nom de « Neuvaine perpétuelle » parce que, au-delà des neuf jours d’usage, elle prévoyait des prières particulières chaque mercredi, toute l’année. En 1930, elle avait été introduite dans trente églises de Saint-Louis et de Détroit ; au cours des vingt-cinq années suivantes, elle gagna près de 2 000 églises des États-Unis et du Canada et, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, elle était déjà devenue un mouvement de masse. La neuvaine hebdomadaire se prie encore aujourd’hui devant l’original, à Sant’Alfonso de Rome.

D’Haïti aux Philippines

En Haïti, une épidémie de variole s’éteignit en 1882 avec une rapidité surprenante ; les habitants de Port-au-Prince en rendirent grâce à la Mère du Perpétuel Secours, et l’icône fut déclarée patronne officielle du pays – patronage formellement confirmé par Rome en 1942, sous Pie XII. Pour le centenaire, en 1982, Haïti émit des timbres commémoratifs et d’autres imprimés à l’effigie de l’icône crétoise. Dans bien des régions d’Espagne et d’Amérique latine se maintient depuis 1950 la coutume de faire passer l’image de famille en famille ; elle reste vingt-quatre heures dans chaque maison (Visita Domiciliaria).

Nulle part, cependant, l’icône n’est vénérée avec plus de ferveur qu’aux Philippines, pays de plus de 90 millions de chrétiens – dans l’archipel même et parmi les Philippins du monde entier. Les rédemptoristes y arrivèrent en 1906, apportant avec eux une copie de l’icône exécutée en Allemagne. Le sanctuaire national de Notre Mère du Perpétuel Secours, dans le Grand Manille, l’église de Baclaran à Parañaque, reste ouvert jour et nuit par permission spéciale du Saint-Siège – et cela depuis 1958, année où fut consacré l’édifice actuel, dessiné par l’architecte César Concio –, car on ne pourrait autrement accueillir les foules qui se pressent chaque mercredi à la Neuvaine perpétuelle. La première neuvaine y fut célébrée le mercredi 23 juin 1948 avec soixante-dix personnes ; l’église offre aujourd’hui 2 000 places assises et contient quelque 11 000 personnes en comptant celles qui restent debout, et le mercredi est appelé sur place le « jour de Baclaran ». Jean-Paul II y célébra la messe en 1981. On y rencontre aussi l’image dans les lieux publics, dans les boutiques et les entreprises et, cela va de soi, dans les foyers. Une université, et aussi des hôpitaux, des collèges et des cliniques, portent le nom du Perpétuel Secours et ont pris l’icône pour emblème.

Ce qui est resté à Kéra

Qui visite aujourd’hui le monastère du Dikti y trouve une cour paisible, éclatante de fleurs, où vivent des moniales, la petite église aux plans enchevêtrés et aux fresques noircies, l’icône de 1735 dans son revêtement d’argent, la chaîne et la colonne, et un petit musée d’objets ecclésiastiques. Une copie de l’original romain serait accrochée dans l’église Saint-Matthieu d’Héraklion. Il est interdit de photographier à l’intérieur de l’église. On y accède par une route asphaltée de bout en bout, et la visite se combine aisément avec la montée au plateau du Lassithi, dont le col n’est qu’à quelques lacets plus haut. L’atmosphère est la plus belle la veille du 8 septembre, lorsqu’on chante les vêpres et que la cour est pleine de pèlerins – et l’on comprend qu’une image puisse demeurer présente jusque dans le lieu qu’elle a quitté voilà un demi-millénaire.