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Sitia : port de la Crète orientale et ville de Kornaros

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La ville de la baie et la Kazarma vénitienne

Sitia (Σητεία) est située sur la côte nord-est de la Crète, au fond d'une baie profonde qui s'ouvre sur les routes maritimes de l'Égée. Avec ses quelque onze mille habitants, elle est la principale ville de l'extrême est de l'île, et c'est ici que s'achève la longue route qui traverse la Crète depuis l'ouest – de même que, sur le papier, la route européenne E75 venue du nord de la Norvège. C'est aujourd'hui une station balnéaire dotée d'une promenade, de plages et d'un port, mais la mer ne suffit pas à la définir. Derrière la vie de la ville actuelle se tiennent l'antique Étéia, les fortifications byzantines, l'administration vénitienne, les villages agricoles du Lassithi et le souvenir littéraire de Vitsentzos Kornaros.

La ville a grandi là où la route maritime rejoignait les chemins qui s'enfoncent vers l'intérieur de l'île. Sitia ne fut donc jamais une bourgade côtière isolée : son port reliait la Crète orientale aux îles de l'Égée, et les villages d'alentour approvisionnaient la ville des produits de leurs champs. Le recensement vénitien de 1583 dénombra 54 villages et 13 572 habitants sur le territoire de Sitia. Le port remplit toujours le même office – des ferries y font escale sur la ligne qui relie Le Pirée aux îles situées plus à l'est – et, depuis juin 1984, la ville dispose aussi d'un petit aéroport, sur le plateau qui la domine immédiatement.

L'histoire de Sitia commence bien avant les Vénitiens. La ville actuelle est née à côté de l'antique Étéia (ou Itia), connue par les sources écrites et par les découvertes archéologiques ; le nom moderne remonte probablement à l'expression ‘eis Eteian’ (« vers Étéia ») ou au génitif ‘tis Eteias’. Dans le quartier de Pétras, sur une colline basse à la lisière orientale de la ville, à un kilomètre environ du centre, existait dès l'âge du bronze un habitat important, tandis que des vestiges plus anciens encore, de la fin du Néolithique, vers 3000 av. J.-C., ont été reconnus sur la colline voisine de Képhala. Les fouilles systématiques, dirigées à partir de 1985 par l'archéologue grecque Metaxia Tsipopoulou, ont mis au jour un petit palais minoen aux sols dallés et aux enduits peints, des archives de documents en écriture hiéroglyphique crétoise et une nécropole de l'élite locale ; l'établissement fut détruit vers 1450 av. J.-C. et ne s'en releva jamais. Ses premiers habitants passaient pour des Étéocrétois, descendants de la population minoenne d'origine ; plus tard, le lieu servit de port à la puissante Praisos, dans l'arrière-pays. Étéia frappa sa propre monnaie, et Myson, que certains auteurs anciens rangeaient parmi les Sept Sages, serait originaire de la ville. Aux époques romaine et byzantine, elle fut le siège d'un évêque. Après l'Antiquité, l'agglomération traversa l'âge byzantin, la conquête arabe et la restauration de l'autorité byzantine. Les Vénitiens, maîtres de la Crète depuis le début du XIIIe siècle, firent de Sitia le centre administratif et défensif de l'est de l'île.

Vitsentzos Kornaros et Sitia

Vitsentzos Kornaros naquit à Sitia, très probablement le 26 ou le 29 mars 1553, fils d'Iakovos Kornaros et de Zambeta Demezzo, au sein d'une famille vénéto-crétoise – branche hellénisée de la grande maison vénitienne des Cornaro. La famille appartenait à la noblesse terrienne de la Crète orientale, et son frère Andrea était lui-même un homme de lettres, poète et historien qui écrivait en italien. Kornaros passa son enfance et sa jeunesse dans la campagne de Sitia, principalement à Trapezonda et à Piskokefalo, villages situés à peu de distance de la ville, dans l'intérieur des terres. Jusqu'aux années 1587 à 1590, il y vécut en gentilhomme campagnard, connaissant intimement le parler et le mode de vie des paysans crétois.

Plus tard, Kornaros s'établit à Candie – Kastro, « le château », ainsi que ses habitants grecs appelaient l'actuelle Héraklion à l'époque vénitienne. Il y épousa Marietta Zeno, dont il eut deux filles, Eleni et Katerina, prit part à la vie de la cité et conserva ses attaches avec sa Sitia natale. Il exerça des charges publiques à partir de 1591, remplissant les fonctions de commissaire à la santé durant la peste qui ravagea la ville jusqu'en 1593, et il fut membre de l'Accademia degli Stravaganti, la société littéraire fondée par son frère. Le poète mourut vers 1613 et fut enseveli à Candie, dans l'église franciscaine San Francesco. On sait peu de chose de sa vie ; aussi ses biographes confrontent-ils les documents avec ce qu'il nous dit de lui-même dans les derniers vers de l'« Érotokritos », où il donne son nom et reconnaît en Sitia le lieu de sa naissance et de son éducation.

Le poème se divise en cinq parties : l'amour des deux jeunes gens ; le tournoi chevaleresque, que remporte Érotokritos ; l'amour secret et le bannissement d'Érotokritos ; l'emprisonnement d'Arétousa ; enfin la guerre et le retour du héros, qui revient déguisé pour sauver le royaume de ses envahisseurs avant de se faire reconnaître. Outre l'« Érotokritos », on attribue à Kornaros le drame religieux « Le Sacrifice d'Abraham ». La première édition imprimée du poème parut à Venise en 1713, après qu'il eut longtemps circulé en manuscrit. Il a marqué de son empreinte les poètes grecs ultérieurs, de Dionysios Solomos à Kostis Palamas et Georges Séféris. En Crète, ses vers sont aujourd'hui encore chantés par les musiciens de l'île et récités de mémoire.

Sitia et la mémoire culturelle de la Crète

Le nom de Kornaros survit aujourd'hui à Sitia dans le festival des « Kornaria », que la ville organise durant les mois d'été. Pièces de théâtre, concerts et expositions sont donnés à la Kazarma et en d'autres lieux de la ville. Ainsi la forteresse élevée pour protéger la cité est-elle devenue un lieu où se perpétuent le souvenir du poète et la vie culturelle actuelle de la Crète orientale.

Sitia est réputée pour son musée archéologique, qui présente les trouvailles minoennes de Pétras, de Palékastro et de Zakros, ainsi que pour son huile d'olive, son miel, ses fromages, ses herbes aromatiques et son vin. De la ville, on gagne aisément Palékastro, Itanos, Vaï et Zakros, avec, en chemin, le monastère de Toplou ; toute cette pointe orientale de l'île fait partie du Géoparc mondial UNESCO de Sitia. L'histoire plus récente a laissé elle aussi ses traces : en 1941, des troupes italiennes d'abord, allemandes ensuite, occupèrent la région, et la population organisa la résistance que rappellent des monuments commémoratifs dans la ville et dans la campagne environnante. Ce qui distingue Sitia, c'est l'alliance qu'elle offre de la mer, d'un arrière-pays agricole, de murailles de forteresse et de littérature. L'histoire s'y poursuit dans le port, dans les rues, dans les représentations du festival et dans les sonorités du dialecte crétois.

Sitia : port de la Crète orientale et ville de Kornaros