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Le monastère se dresse seul sur un plateau nu, raclé par le vent, du cap Sidéros, loin de tout village ; la grande route de Sitia à Vaï traverse ses terres, et la plage aux palmiers n’est qu’à une dizaine de minutes de voiture plus loin. De loin, il tient du château plus que d’une communauté de moines : un cube fermé de pierre claire que surmonte un clocher. Les gens du pays l’appellent simplement « le grand monastère » (Megalo Monastiri) ; son nom ecclésiastique est Panagia Akrotiriani, Notre-Dame du Cap. En tant que monastère stavropégiaque, il relève directement du Patriarcat œcuménique. Ses défenses rappellent les siècles où les monastères devaient être tout ensemble lieux de prière, exploitations agricoles et refuges – en cas d’attaque, ces murs pouvaient abriter une quarantaine de moines et, avec eux, bon nombre d’habitants des environs.
À en juger par les fresques les plus anciennes, les origines remontent à la fin du XIVe siècle. La proximité de la haute mer rendait la position dangereuse : en 1471 et en 1498, des razzias turques ravagèrent les monastères et les villages de la Crète orientale, en 1530 des chevaliers de l’ordre de Malte pillèrent les bâtiments, et en 1612 un séisme causa de lourds dégâts. La première fortification de la maison, après les incursions des corsaires à la fin du XVe siècle, est associée à deux familles vénéto-crétoises de Sitia, les Kornaros et les Metzos. Après le séisme, l’higoumène Gabriel Pantogalos, homme énergique et savant, fit rebâtir le monastère en forteresse grâce à une subvention de 200 ducats votée par le Sénat de Venise en 1613 ; une inscription en vers, sur la façade ouest de l’église, conserve son nom. Cette période de prospérité prit fin avec la conquête ottomane de Sitia, en 1646, lorsque le monastère fut abandonné pour un temps. Des sigillia patriarcaux de 1704 et de 1798 lui assurèrent le rang stavropégiaque, et par là une protection contre l’arbitraire fiscal, et les moines revinrent.
Le bâtiment principal s’élève sur trois niveaux autour d’une étroite cour dallée et couvre environ 800 mètres carrés. Des arcades et des escaliers de pierre relient les cellules aux magasins, au réfectoire et aux logis des pèlerins ; les murs extérieurs, hauts d’une dizaine de mètres, ne sont percés que de meurtrières. Deux portes gardent l’entrée : une porte extérieure et, derrière elle, la « porte à roue », au-dessus de laquelle une ouverture – la « meurtrière » ou, dans le langage populaire, l’« assassine » – permettait d’arroser les assaillants d’huile bouillante. Le clocher de style Renaissance, qui remonte à 1558 et fut refait sous l’higoumène Gabriel après les dégâts du séisme, s’élève en trois étages jusqu’à 33 mètres et servait aussi de tour de guet. Hors les murs se dresse un moulin à vent traditionnel en pierre, restauré depuis, où l’on moulait jadis le grain des domaines monastiques ; jusque bien avant dans le XXe siècle, les moines vécurent de ce qu’ils produisaient eux-mêmes.
Le catholicon à deux nefs est dédié à la Nativité de la Mère de Dieu et au saint apôtre et évangéliste Jean le Théologien. La nef nord est l’édifice primitif du XIVe siècle, la plus ancienne partie identifiable de tout l’ensemble, avec, dans le sanctuaire, des restes de belles peintures murales provenant de cycles de la vie du Christ et de la Vierge ; la nef sud, celle de saint Jean, fut ajoutée lors de la reconstruction postérieure à 1612. Les icônes de l’iconostase sont du XVIIIe siècle. Des inscriptions de diverses époques subsistent sur les murs et sur la façade. La plus importante est une dalle de marbre antique de 112/111 av. J.-C. : elle conserve l’arbitrage rendu par la cité de Magnésie du Méandre dans le litige qui opposait Itanos à Hiérapytna au sujet des terres du sanctuaire de Zeus Diktaios. La dalle servit longtemps de table d’autel avant d’être encastrée dans la façade de l’église.
Toplou eut sa part dans les soulèvements crétois comme dans la résistance à l’occupation allemande. Les 26 et 27 juin 1821, douze moines et à peu près autant de laïcs furent massacrés par les troupes ottomanes ; après quoi le monastère resta désert pendant près d’une décennie, jusqu’en 1828. Lors du soulèvement de 1866-1869, au cours duquel le monastère fut de nouveau dévasté, l’higoumène Mélétios Michélidakis siégea au comité révolutionnaire, et au XIXe siècle le monastère entretint une école pour les enfants du voisinage. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les moines cachèrent un émetteur radio allié et des résistants ; lorsque la chose fut découverte, l’higoumène Gennadios Syllignakis et le moine Kallinikos furent torturés et exécutés pour ce motif.
Le musée du monastère, aménagé dans les salles basses, conserve des icônes, des manuscrits, des livres imprimés anciens, des vases liturgiques, des actes patriarcaux, des firmans ottomans, des bannières des soulèvements et une vaste collection de gravures sur cuivre, le tout s’échelonnant du XVe au XIXe siècle. La première place revient à l’icône « Tu es grand, Seigneur » (Megas ei Kyrie), peinte par Ioannis Kornaros en 1770 : cette composition foisonnante, ordonnée en quatre sections principales, met en images la prière de la Grande Bénédiction des eaux, réunit quelque 57 scènes peuplées de centaines de petites figures, et passe pour un chef-d’œuvre de la peinture d’icônes crétoise tardive. Méritent aussi l’attention un Christ Pantocrator du milieu du XVe siècle, attribué à Andréas Ritzos, et une Dormition de la Mère de Dieu du XVe siècle. Le réfectoire est orné de fresques modernes des Actes des Apôtres dues à Manolis Bétinakis, achevées en 1997.
Le 26 septembre, le monastère fait mémoire du saint apôtre Jean le Théologien. Ce jour-là sont célébrées la Divine Liturgie et une procession, suivies d’une fête ; le 26 juin, on commémore aussi les martyrs de 1821. Seuls quelques moines vivent ici aujourd’hui. Ils gèrent, sur la péninsule de Sidéros, un domaine de près de 26 kilomètres carrés qui englobe la plage aux palmiers de Vaï et la gorge de Toplou, longue de quelque deux kilomètres ; les vignes et les oliveraies sont cultivées en agriculture biologique depuis 1992 et donnent du vin, de la tsikoudia et de l’huile d’olive, que l’on peut déguster et acheter dans la cave même du monastère. Les pèlerins feront bien de se renseigner à l’avance sur les règles de visite et sur la possibilité de passer la nuit.