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Arvi relève de la commune de Viannos et se trouve à environ quatre-vingts kilomètres au sud-est d’Héraklion et à trente-cinq à l’ouest d’Ierapetra, sur l’un des tronçons les plus retirés de la côte sud de la Crète. Quand on descend des villages de montagne des environs d’Ano Viannos et d’Amiras, on ne découvre le village que tardivement : la route serpente en d’innombrables lacets, à travers oliveraies et bois de pins, jusqu’à ce qu’une étroite plaine littorale s’ouvre soudain. En bordure s’étendent une petite lagune et l’embouchure de la rivière d’Arvi, et devant elles une longue plage de gros sable et de fins galets, une eau limpide et une rangée de tavernes posées sur le rivage ; à l’ouest, la plage se prolonge en un ruban de galets plus long et plus désert, et il y a un petit port de pêche. Les pentes qui entourent la vallée sont vêtues de pins, et c’est le contraste entre ce vert dense, la roche claire et le bleu profond de la mer qui fait le charme de l’endroit. Arvi, avec ses quelque cinq cents habitants, n’a rien d’une station balnéaire ; c’est resté un paisible village de cultivateurs et de pêcheurs, où le tourisme ne joue qu’un rôle secondaire.
La lagune d’Arvi se forme à l’endroit où la rivière atteint la mer. Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’embouchure abritait un plan d’eau nettement plus étendu ; par la suite, le lit de la rivière et le tracé du rivage se modifièrent. La douceur du climat – chaud même en hiver –, les sources et l’abri contre les vents du nord, la crête montagneuse dressée derrière le village faisant office de muraille, ont fait de la vallée une oasis de verdure. Les bananiers et d’autres cultures avides de chaleur prospèrent à Arvi, aujourd’hui en grande partie sous plastique, mais aussi en plein air dans les recoins abrités, ce qui est exceptionnel en Grèce ; on y cultive également des primeurs. L’agriculture du lieu ne se comprend pas sans la rivière, qui alimente la vallée en eau d’un bout de l’année à l’autre.
Arvi était en même temps le débouché maritime des villages de montagne de Viannos, relié à Amiras et à Agios Vassilios par deux vieux chemins muletiers, un de chaque côté de la gorge. On y embarquait de l’huile d’olive, des caroubes, des cédrats et d’autres denrées ; le grain, les étoffes et le cuir arrivaient par mer. Le lieu ne fut donc jamais un simple village de bord de plage, mais un petit port, qui mettait le versant sud des monts Dikti en relation avec les routes maritimes de la Crète. Les premières bananes partirent elles aussi d’ici : à partir de 1930 environ, les régimes étaient montés à Viannos à dos d’âne et de mulet, puis gagnaient Héraklion en camion et, de là, Le Pirée en bateau.
Juste derrière le village, la montagne – l’antique mont Arbion – est fendue comme d’un coup de couteau : la rivière pénètre dans la vallée par une étroite entaille qu’enserrent des parois verticales. La gorge n’a que deux kilomètres de long environ, mais elle dévale quelque 350 mètres sur cette distance, par une vingtaine de cascades ; la plus haute, au milieu, tombe de 85 mètres et se nomme Kapnistis, le « Fumeur », parce que l’eau, dans sa chute, se disperse en un embrun pareil à de la fumée. En contrebas, le torrent disparaît sur 150 mètres environ dans un passage souterrain. Pour le franchir, il faut des cordes, des lampes et l’expérience du canyoning ; la randonnée proposée par les clubs alpins locaux contourne l’étranglement par les vieux sentiers des flancs, s’élève de quelque 460 mètres, passe par la chapelle de la Panagia Lygiotissa et demande environ six heures, avec des vues qui s’étendent des monts Astéroussia à l’île de Chryssi. Au débouché de la gorge se trouvait dans l’Antiquité le sanctuaire de Zeus Arbios, qui donna son nom au lieu ; les auteurs anciens connaissent un mont Arbios où le dieu était vénéré sous cette épithète. La vallée était habitée bien avant – les traces d’occupation remontent à 2600 av. J.-C. environ. Que des gens aisés y aient vécu à l’époque romaine, un sarcophage de marbre l’atteste, sculpté du cortège triomphal de Dionysos, que le voyageur anglais Robert Pashley trouva près du rivage d’Arvi en 1834 ; offert l’année suivante par Sir Pulteney Malcolm, il se trouve aujourd’hui au Fitzwilliam Museum de Cambridge.
Dans le village se dresse l’église de la Panagia, la Toute-Sainte Mère de Dieu. Elle participe de la vie paroissiale et des pèlerinages de la vallée – dont l’église principale est dédiée à Agios Pantéléimon – et rappelle qu’à côté de l’établissement du bord de mer il y eut toujours aussi une communauté paysanne et ecclésiale : des gens qui cultivaient leurs jardins, réglaient leurs fêtes sur le calendrier de l’Église et se rassemblaient dans cette église pour les baptêmes, les mariages et les offices à la mémoire des défunts.
Non loin de la côte, sur le terrain escarpé du débouché de la gorge, et desservi par une route goudronnée, se trouve le monastère Saint-Antoine (Moni Agiou Antoniou Arvis), d’où la vue embrasse largement la mer. Il fut fondé vers 1880 par le hiéromoine Artémios, dans le siècle Konstantinos Nodarakis, combattant des soulèvements crétois de 1866 et de 1878. Il s’établit d’abord à la sortie de la gorge, à l’endroit même où l’on pense que s’élevait l’antique sanctuaire de Zeus, parmi ses ruines. Mais le sol marécageux et la forte humidité le contraignirent à transporter le monastère sur le bord oriental de la pente, où furent bâties les premières cellules et l’église. La plus ancienne église du monastère, en contrebas, tomba en ruine avec le temps ; en 1905, un nouveau catholicon fut construit à côté des cellules des moines, à flanc de colline. La communauté tirait son eau d’une vieille source, d’où on la montait au moyen d’un appareil de levage rudimentaire.
Le monastère connut son âge d’or au début du XXe siècle. Vers 1900, dix-sept moines y vivaient en stricte communauté sous l’higoumène Ananias Chordakis ; en 1911, ils étaient vingt-quatre, dont certains venus du monastère de Koudoumas, sur la côte sud des monts Astéroussia. La maison possédait des terres dans la vallée et était étroitement liée à l’agriculture d’Arvi ; outre un fournil, des étables et des celliers, elle avait même un bateau à elle, grâce auquel le contact était maintenu avec les monastères du Sinaï et d’Égypte. Par la suite, le nombre des moines diminua. Après la guerre, le monastère resta presque désert ; ce n’est que vers 1960 que des frères revinrent de Koudoumas, en la personne des hiéromoines Hiérothéos Kostomanolakis et Timothéos Karpouzakis, et, de 1977 à 1992, l’ancien Ioannikios Androulakis fit bâtir de nouvelles cellules et des dépendances.
De l’ensemble monastique subsistent aujourd’hui quelques bâtiments à demi ruinés, dont les carcasses des cellules des moines, et deux églises dédiées à saint Antoine, l’une très ancienne, l’autre assez récente. Les noms des higoumènes et des moines survivent dans la mémoire ecclésiale d’Arvi. Parmi eux figure le hiéromoine Kyrillos Synadinakis, le dernier à tenir bon au monastère : il fut maltraité puis fusillé par les troupes d’occupation allemandes le 14 septembre 1943, alors que leurs unités traversaient Viannos et longeaient la côte sud au cours de leur opération de représailles ; avec lui périt, selon la tradition locale, un ouvrier du monastère. Les Allemands avaient déclaré le pays zone interdite, et les autres moines s’étaient retirés dans un autre monastère ; la maison de l’higoumène et le cellier à vin partirent en flammes. La fête patronale se célèbre le 17 janvier, jour de la Saint-Antoine. Depuis quelques années, un comité œuvre, avec le diocèse d’Arkalochori, Kastelli et Viannos, à la restauration des bâtiments.
Arvi gagne à être appréhendé comme un seul et même paysage de nature et d’histoire : d’abord la lagune et l’embouchure, puis un regard dans l’entaille rocheuse de la gorge, ensuite le chemin de l’église de la Panagia et la montée au monastère Saint-Antoine. Ainsi apparaissent clairement les liens entre la mer, l’agriculture, la vie monastique et la mémoire des événements de la guerre. Le circuit se fait sans peine en deux heures, à pied depuis le front de mer. Ceux qui ont du temps restent jusqu’au soir, quand les villageois s’attablent dans les tavernes au bord de l’eau et que les bananes de la vallée se vendent à des étals le long de la route.