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Les gorges de Ha – l'entaille dans les monts Thrypti

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Quiconque traverse en voiture l'isthme d'Ierapetra les aperçoit de très loin : une encoche verticale, comme tracée au couteau, dans la muraille montagneuse qui domine le village de Monastiraki. Les gorges de Ha (Φαράγγι του Χα), que l'on écrit aussi Cha, s'ouvrent au pied du massif de Thrypti, à l'est de Vasiliki et non loin de la plaine d'Ierapetra. Elles mesurent entre un kilomètre et un kilomètre et demi de long, et leurs parois s'élèvent par endroits de 200 à 400 mètres.

Le nom Χα se rattache probablement au verbe grec χάσκω – « bâiller, former une brèche ». On ne saurait mieux décrire le terrain : la large pente pierreuse se resserre sans crier gare en une ravine à peu près infranchissable. À l'entrée, elle est large de trois mètres environ et, à l'intérieur, en certains endroits, d'à peine trente centimètres. Le folklore local préfère une autre étymologie : une vieille femme aurait conduit des pillards sarrasins à la mort dans l'abîme, et son rire – « ha, ha, ha » – aurait résonné entre les parois.

Ha passe pour l'une des gorges les plus sauvages et les moins accessibles de Grèce ; les falaises à pic qui la bordent de part et d'autre n'offrent aucune issue une fois que l'on s'y est engagé. Dans les étroitures, l'eau forme des cascades et de petites vasques, et les parois calcaires verticales entretiennent un microclimat humide. Des plantes rares, des oiseaux et de petits animaux ont trouvé ici un refuge que l'homme n'a jamais pu exploiter ; bien des recoins du canyon ne sont encore qu'en partie explorés. Des hommes ont pourtant vécu sur son bord : une corniche à Katalimata, à la lisière des gorges, fut occupée à la fin du Néolithique, entre 4000 et 3000 av. J.-C. environ, et l'habitat de Chalasmenos, tout proche, appartient à l'extrême fin de l'âge du bronze.

Nature et géologie

Les gorges se sont formées sur une faille des strates calcaires de la Crète orientale, la faille d'Ierapetra, orientée du nord-est au sud-ouest, dont l'escarpement partage cette extrémité de l'île. La faille est toujours active ; elle a soulevé les montagnes de plus de 300 mètres par rapport à la plaine et, depuis lors, l'eau descendue du plateau de Thrypti scie le rebord de la cassure, si bien que les mêmes formations rocheuses affleurent des deux côtés. D'en haut, on distingue nettement la profonde déchirure du massif et, dans le lit du torrent, les marques des crues saisonnières ; au fil du parcours, la roche change plusieurs fois et met à nu l'histoire géologique de l'île comme en coupe. La diversité géologique de l'est crétois, dont le patrimoine naturel comprend aussi le géoparc de Sitia, avec ses grottes protégées, ses gorges, ses fossiles et ses habitats rares, se manifeste ici sous une forme spectaculaire.

Un ravin latéral se jette dans les gorges en formant la cascade de « Mastoras », par-dessus une paroi haute de 215 mètres – l'une des plus hautes chutes d'eau connues de Grèce. Elle est alimentée par les sources voisines du hameau forestier de Thrypti et coule jusque dans les mois de printemps, se dissolvant en embruns à mi-hauteur ; en amont du point où elle rejoint les gorges, le lit est souvent à sec, en aval l'eau abonde. Des rapaces nichent dans les parois, parmi lesquels le gypaète barbu et l'aigle royal. Le pin de Calabre pousse sur les versants, et des espèces endémiques comme l'ébène de Crète se dressent parmi les rochers.

Visite et sécurité

La traversée intégrale est une expédition techniquement difficile. Elle commence à 520 mètres d'altitude environ, au bord du plateau, que l'on atteint par la route de montagne venant de Kato Chorio, et s'achève 300 mètres plus bas, à la chapelle blanche qui domine Monastiraki. Entre les deux s'échelonnent 26 rappels, dont le plus haut mesure 32 mètres ; il faut compter quatre à cinq heures. L'assurage à la corde, l'expérience du canyonisme et la compagnie d'un guide qualifié sont indispensables. Après de fortes pluies, les rochers deviennent glissants et le niveau de l'eau monte vite. Le voyageur ordinaire fera mieux de contempler Ha depuis les points de vue et de ne pas tenter de pénétrer dans la ravine sans préparation : on gagne l'entrée en quelques minutes à pied depuis Monastiraki, le tronçon inférieur peut s'explorer sans équipement, et un regard dans l'entaille suffit à saisir l'échelle de la chose.

L'histoire de son exploration est récente. En juin 1987, trois alpinistes de Thessalonique – Stavros Lazaridis, Vlasis Hatzipanagiotou et Chronis Amatzidis – remontèrent les gorges de bas en haut au cours d'une escalade de plusieurs jours ; la première descente organisée en rappel, lors de laquelle des goujons furent posés et l'itinéraire relevé, suivit le 21 février 2002, et les clubs spéléologiques crétois l'ont depuis équipé d'ancrages fixes. Lorsque des inconnus retirèrent presque tous les points d'ancrage, en mars 2009, un groupe italien se trouva bloqué dans les gorges – avertissement qui invite à s'informer de l'état de l'équipement en place avant chaque descente. La meilleure période va de février à avril, quand l'eau coule et que les vasques et les toboggans naturels sont pleins.

En dépit de son inaccessibilité – ou précisément à cause d'elle –, ces gorges demeurent l'un des monuments naturels les plus impressionnants du Lassithi. Leur prix ne tient pas à un quelconque aménagement touristique, mais à leur sauvagerie intacte, à leurs parois tirées au fil à plomb, à l'eau de la saison des pluies et à leur végétation rare.