Le guide le plus complet de la Crète : 221 lieux sur la carte, 23 itinéraires et 49 articles — avec photos, vidéos et l’histoire de chaque lieu. Tout est libre et gratuit : sans inscription, sans contenu payant et sans publicité, ni visible ni déguisée. Le guide peut s’installer sur votre smartphone comme une application.
Les filtres réduisent la carte et la liste en même temps. En dézoomant, les points se regroupent.
À deux kilomètres à peine au sud de Chandras, à quelque 550 mètres d’altitude, le village d’Armeni (Αρμένοι) se niche au milieu de jardins bien arrosés, de vergers et de vignes. Les routes en rayonnent à travers le plateau vers Chandras, Étia et Papagiannades, puis au-delà vers Agia Triada et la côte sud, si bien qu’on l’associe sans peine à la visite des autres villages du plateau de Ziros–Chandras. Il doit son nom à un contingent arménien arrivé dans l’île en 961 apr. J.-C. avec l’armée de l’empereur byzantin Nicéphore Phocas ; selon une autre interprétation, les colons auraient été des familles venues du thème des Arméniaques, circonscription militaire d’Asie Mineure, que l’on établit ici une fois les Arabes chassés. Un ruisseau partage le village en deux quartiers, Pera Chorio à l’est et Pode Chorio à l’ouest. Dans les archives vénitiennes, il apparaît pour la première fois en 1577, sous la forme « Armenus », dans la description de l’île par Francesco Barozzi ; le recensement de 1583 lui donne 428 habitants, dont cinq prêtres. En 1834, vingt familles chrétiennes et huit familles musulmanes y vivaient, et en 1881 les 246 habitants étaient chrétiens jusqu’au dernier. Le village connut un nouvel essor au milieu du XXe siècle, lorsque les dernières familles de la voisine Étia vinrent s’y installer dans les années 1950 ; il compte aujourd’hui environ trois cents âmes, une école primaire et, en son centre, une épicerie-bazar à l’ancienne.
Le village possède deux basiliques byzantines, dédiées l’une à saint Georges, l’autre à la Dormition de la Vierge. Enchâssées parmi des maisons de facture vénitienne, ces vieilles églises donnent au lieu son charme particulier. Celle de la Dormition fut incendiée par les Turcs en janvier 1829 – ses peintures murales disparurent alors – et rebâtie avant la fin du XIXe siècle. Agios Georgios, elle, a conservé ses fresques byzantines et demeure ainsi le témoin d’âges plus anciens, bien que l’humidité s’y soit infiltrée après le violent séisme de 1856 et ne les ait pas épargnées.
Mérite également le coup d’œil le manoir Kornaros, bel héritage d’une illustre famille crétoise, les Cornaro vénitiens ; les liens de cette lignée avec le voisinage furent durables, puisqu’en 1808 encore un certain Emmanouil Kornaros offrit au monastère tout proche un évangéliaire à reliure d’argent. De nombreuses éoliennes de pompage, qui font monter l’eau souterraine des puits jusqu’aux jardins, et des sources abondantes donnent à la campagne son caractère. Près d’Armeni, une colline porte le nom de l’instituteur Stavros Aspradakis, enfant du village, qui perdit la vie sous l’occupation allemande et italienne.
Non loin d’Armeni, à quelques minutes de marche du village par un chemin de terre, se trouve le monastère d’Agia Sofia, d’époque vénitienne. Fondé au XVe siècle, très probablement entre 1450 et 1500 – par la famille Cornaro, veut la tradition –, il fut jadis vaste et prospère, ordonné en carré clos de murs à la manière d’une petite forteresse. Une pierre du portail principal porte la date de 1634, année d’une rénovation en profondeur. Il est aujourd’hui désert, mais son église subsiste : une basilique à nef unique, voûtée en berceau, élevée en deux campagnes – la partie orientale étant la plus ancienne –, avec une iconostase de noyer magnifiquement sculptée et des icônes remarquables. On y distingue une Panagia Glykophilousa de l’école crétoise, aux couleurs encore fraîches, et une icône de 1770 ; quant aux impacts de balles qui trouent la cloison, on les attribue aux incursions turques. Quelques cellules sont encore debout, et dans l’une d’elles une cheminée de pierre finement ouvragée ménage une surprise.
Au sud-ouest du monastère, un chemin agricole conduit à une volée de quarante marches, au sommet de laquelle s’ouvre une grotte abritant l’église du Saint-Esprit (Agio Pnevma), bâtie à même la cavité. C’est l’une des deux petites chapelles du versant qui fait face au monastère, et l’une comme l’autre furent sans doute, à l’origine, des retraites d’ermites. La petite église, qui dépendait primitivement du monastère, prit sa forme actuelle, dit la tradition locale, vers la fin du XIXe siècle, lorsqu’un enfant souffrant des yeux y aurait été guéri ; un édifice plus ancien, au même endroit, avait vraisemblablement été détruit lors des incursions turques. L’eau qui suinte du rocher à l’intérieur passe pour opérer des guérisons, et l’on raconte aussi que la vasque de la grotte se remplit de façon mystérieuse le jour de la fête. Celle-ci se célèbre le lundi de Pentecôte, jour du Saint-Esprit, cinquante jours après Pâques, quand les fidèles de tout le plateau y montent. Cette chapelle insolite, récemment remise en état par les habitants d’Armeni, et la vue splendide sur la verte vallée de Chandras et, au loin, sur la mer de Libye laissent une impression profonde. Que l’on poursuive l’ascension des marches, et l’on atteint une seconde église, tout aussi curieuse.
Armeni jouxte Étia, à un kilomètre environ au nord-ouest et à quelque 22 kilomètres au sud de Sitia, berceau de la famille vénitienne des De Mezzo. Le village, aujourd’hui presque abandonné, comptait autrefois parmi les plus importants de toute la contrée : le recensement vénitien de 1577 y dénombrait 564 habitants. Il en reste le manoir de la famille, tenu pour l’un des plus beaux monuments de l’époque vénitienne en Crète – on a pu y voir la plus somptueuse demeure privée de la campagne crétoise – et classé monument historique. Pietro De Mezzo, seigneur des terres alentour, fit élever vers la fin du XVe siècle cette maison, haute à l’origine de trois niveaux, sous la forme d’une maison-tour rectangulaire au sein d’une cour close de murs ; les armes des De Mezzo s’affichent sur la façade aux pierres sculptées, et le linteau de la grande salle souhaite la bienvenue au visiteur en italien : « Intra vostra signoria senza rispetto » – entrez, Votre Seigneurie, sans cérémonie. Près de l’entrée, une fontaine, jadis alimentée par un aqueduc depuis une source distante d’un kilomètre et demi, se déverse dans des bassins de pierre ; une plaque de 1701 y nomme l’évêque Mélétios Trivizas. Après la conquête ottomane, un aga s’installa dans la demeure, que les villageois prirent l’habitude d’appeler le Sérail. L’étage supérieur disparut lors du soulèvement de 1828 ; et quand les Turcs furent partis, en 1897, les villageois arrachèrent les bois de la charpente et remployèrent des pierres de la tour dans une église, de sorte que vers 1900 la villa se dressait pillée et à l’abandon, n’ayant plus guère d’intact que son rez-de-chaussée voûté. Restaurée depuis, elle accueille des manifestations culturelles – un festival de musique portant le nom des De Mezzo s’y tient en juin – et était dernièrement ouverte tous les jours sauf le mardi, de 8 h 30 à 15 h ; on vérifiera les horaires avant de s’y rendre.
Étia possède aussi deux petites églises byzantines : Saint-Jean, à nef unique, et l’église à deux nefs de la Panagia et Sainte-Catherine. En dépit de leur longue histoire, toutes deux sont dans un excellent état. Au sud du village s’élève la colline d’Etiani Kefala, haute de 715 mètres, où se tenait autrefois un sanctuaire de sommet minoen. Qui visite ensemble Armeni et Étia voit, dans un espace restreint, combien la piété byzantine, la seigneurie féodale vénitienne et la vie paysanne du plateau sont liées les unes aux autres.