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La grotte de Skotino se trouve à 1,2 kilomètre environ au nord-ouest du village de Skotino, dans la commune d’Hersonissos, à quelques kilomètres seulement de Gouvès vers l’intérieur des terres et à une vingtaine de kilomètres à l’est d’Héraklion, à quelque 225 mètres d’altitude. Du village, il faut compter une demi-heure de marche. L’entrée s’ouvre au fond d’une large doline karstique verdoyante, là où une partie de la voûte s’est effondrée voilà bien longtemps, laissant une arche de 27 mètres de large sur 10 de haut ; des marches descendent vers un monde souterrain à plusieurs niveaux et plusieurs salles, où stalactites et stalagmites se rejoignent dans la pénombre en colonnes, en draperies et en formes énigmatiques. Le nom est bien trouvé : skotino signifie tout bonnement « sombre ». En raison de cet espace souterrain tortueux, on présente souvent la grotte aux visiteurs comme le « Labyrinthe du Minotaure ». Il s’agit là d’une comparaison imagée avec le célèbre mythe crétois, non d’une preuve que le palais de Minos se soit dressé ici.
Skotino servit de sanctuaire dès l’époque minoenne – à partir de 1900 av. J.-C. environ, au Minoen moyen –, et les traces de présence humaine remontent plus haut encore. Les fouilles officielles – premiers sondages d’Arthur Evans et de John Pendlebury en 1933, nouvelle campagne de Faure vingt ans plus tard, puis exploration systématique de l’archéologue grec Kostis Davaras en 1962 – attestent une fréquentation ininterrompue depuis le Néolithique récent, c’est-à-dire le Ve millénaire av. J.-C., à travers le Minoen moyen et récent et l’âge protogéométrique des XIe–IXe siècles av. J.-C., jusqu’à l’Empire romain. On mit au jour des tessons de poterie, des aiguilles d’os, des statuettes de bronze du Minoen récent et de nombreuses offrandes votives de bronze et d’argile, dont beaucoup avaient été déposées au pied des grandes stalagmites.
Les savants rattachent les formes tardives du culte à une divinité féminine de la fécondité, vraisemblablement la Crétoise Britomartis, la « douce vierge », dont la figure se confondit aux époques classique et romaine avec Artémis et, pour finir, avec la Diane des Romains. Deux bassins au moins, peut-être trois, avaient été creusés dans la concrétion, et les fidèles s’y purifiaient sans doute rituellement les mains avant de pénétrer plus avant ; plusieurs des formations portent les marques d’un travail au ciseau et d’un façonnage antiques. Le nom de la divinité minoenne originelle ne peut, bien sûr, être établi avec certitude ; il est donc plus exact de parler d’une vocation sacrée de la grotte maintenue pendant des millénaires que de l’attribuer à un dieu unique. C’est cette continuité qui fait de Skotino un site clef de l’histoire de la religion crétoise.
La grotte s’étend sur une superficie d’environ 2 500 mètres carrés ; l’ensemble du réseau de galeries mesure quelque 450 mètres et, en quatre niveaux descendants, atteint une profondeur d’environ 160 mètres. La plus grande salle, le « Grand Temple », comme on l’appelle, mesure quelque 126 mètres de long, 33 de large et, par endroits, jusqu’à 30 mètres de haut ; deux stalagmites géantes, de 8 et 11 mètres, se dressent sur son sol. Vient ensuite la « Chambre de l’Autel », longue d’environ 24 mètres et large d’un peu plus de huit, dont le sol est entaillé d’une fissure béante où l’on versait sans doute, dans l’Antiquité, l’huile, le lait, le vin et le sang des sacrifices. À gauche de la première salle, une chambre basse d’une quinzaine de mètres de long, l’« adyton », s’atteint par un ressaut de six mètres environ. Plus bas encore, à une cinquantaine de mètres sous le niveau de l’entrée, se trouve une autre salle de culte, à coupole et à peu près circulaire, d’une douzaine de mètres de diamètre, en partie inondée l’hiver ; la complètent une petite « Salle de Prière » de 7,5 mètres sur 5, ceinte de colonnes de concrétion, et une chambre étroite d’environ 12,5 mètres de long que les chercheurs nomment la Chapelle, où reposeraient les pierres d’une église disparue. Certaines des formations évoquent un animal énorme – un ours accroupi, dit-on d’ordinaire – et, à côté, une tête humaine : figures dans lesquelles les visiteurs d’autrefois reconnaissaient sans nul doute une présence divine, l’ours étant un animal d’Artémis.
Une visite ordinaire se limite à la zone d’entrée, sans danger, et à la première grande salle. Les parties profondes, avec leurs étroitures, leur roche humide et glissante et leurs descentes abruptes, exigent une expérience de la spéléologie, un bon éclairage et un équipement adapté. Il n’existe aucun aménagement touristique, ni mains courantes ni éclairage, pas plus que de grille ou de guichet : la grotte est ouverte et sans surveillance. De solides chaussures et une lampe puissante – mieux, deux – sont donc indispensables, et il est imprudent de descendre seul. Hélas, les graffitis sur les concrétions et les traces de fouilles clandestines ont meurtri la grotte au cours des dernières décennies – raison de plus pour ne pas toucher aux concrétions et ne laisser absolument aucune trace.
À l’entrée de la grotte se dresse la chapelle Sainte-Paraskévi, et tout à côté se voient les ruines d’une église chrétienne plus ancienne, datée de l’époque de la domination vénitienne, probablement du XVIe siècle. La tradition rapporte qu’elle fut bâtie sur les décombres d’un lieu de culte plus ancien encore. La chapelle chrétienne n’a pas effacé la mémoire antique du lieu, elle l’a transformée : la grotte est demeurée un espace de prière, de pèlerinage et de rencontre avec le sacré.
L’intérêt de la grotte ne s’épuise pas dans la beauté de ses concrétions. Elle montre avec une netteté rare comment un espace naturel pouvait devenir un sanctuaire : l’eau, l’obscurité, l’écho et les formes étranges de la pierre créaient une atmosphère où le divin semblait se révéler. Des offrandes de l’âge de la pierre polie aux cierges qui brûlent aujourd’hui devant l’icône de sainte Paraskévi, en passant par les dons votifs à Britomartis, se déploie un arc de quelque sept mille ans. C’est cette alliance de la nature et de la mémoire religieuse qui a fait de Skotino l’une des grottes sacrées les plus célèbres de Crète – et un lieu où la longue histoire de l’île se laisse, au sens propre, toucher du doigt, à condition de le faire avec ménagement.