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Myrtia, posé parmi les vignes et les oliveraies à une quinzaine de kilomètres au sud d’Héraklion et à quelque 11 kilomètres au-delà de Cnossos, est cher à tous les Grecs, car ici se trouve la maison de famille de Nikos Kazantzakis, écrivain et penseur du XXe siècle connu dans le monde entier, que l’on appelle aussi le Nietzsche grec – non sans raison, puisque sa thèse à l’université d’Athènes, où il étudia le droit de 1902 à 1906, portait sur la philosophie du droit et de l’État chez Nietzsche. Le village, calme et soigné, aux ruelles fleuries, vit toujours avec son grand nom : des citations de ses livres accrochent le regard sur les murs des maisons, et la place qui s’étend devant le musée est le salon d’apparat du village.
Le musée fut fondé en 1983 par Giorgos Anemogiannis, l’un des pionniers de la scénographie et de la création de costumes en Grèce. Il voulait préserver la mémoire de l’écrivain et faire connaître son œuvre et sa pensée ; Eleni Kazantzaki, seconde épouse et veuve de l’écrivain – Eleni Samiou, qu’il épousa en 1945 –, l’y aida par de généreuses donations. Le bâtiment s’élève sur la place principale, à l’emplacement de la maison familiale des Anemogiannis, apparentés au père de Kazantzakis, et englobe une propriété voisine où vécurent jadis des parents de l’écrivain. En 2009, le musée, cofinancé par l’Union européenne et le ministère grec de la Culture, fut rénové de fond en comble et doté d’une présentation entièrement nouvelle ; depuis, il passe pour le modèle d’un petit musée littéraire de notre temps.
La visite commence par un film documentaire d’une vingtaine de minutes sur la vie et l’œuvre, projeté en six langues ; des audioguides sont proposés en grec, en anglais et en allemand. Dans les vitrines des deux étages reposent quelque 650 pièces, réparties en cinq sections thématiques – l’homme lui-même, son « Odyssée », sa correspondance, amis et influences, les œuvres de jeunesse et le théâtre, enfin les romans et les récits de voyage : manuscrits et carnets, lettres à d’éminents écrivains et savants de son temps, journaux intimes, premières éditions en grec et dizaines de traductions, photographies rares, souvenirs de voyages et effets personnels – ainsi que des maquettes de décors et de costumes pour les mises en scène de ses pièces, des extraits des adaptations cinématographiques, des portraits et des sculptures. Les archives, constituées depuis 1976 et riches aujourd’hui d’environ 50 000 objets et documents en dix collections, et le fonds théâtral Anemogiannis, qui documente plus de 400 productions, sont ouverts aux chercheurs.
Ses œuvres ont été traduites dans une quarantaine de langues. En 1956, il fut honoré du prix international de la Paix, et plus tard il fut aussi en lice pour le prix Nobel. Les plus connus sont les romans « Le Christ recrucifié » (1948, connu aussi sous le titre « La Passion grecque » et porté à l’opéra par Bohuslav Martinu), « Alexis Zorba » (dans l’original « Vie et aventures d’Alexis Zorbas », 1946), « La Dernière Tentation » (paru en grec en 1955 et inscrit par l’Église catholique à l’Index des livres interdits) et son roman de saint François (1956), le récit de la vie du Poverello. Kazantzakis écrivit aussi plusieurs pièces de théâtre et des ouvrages philosophiques composés sous l’influence de Nietzsche et d’Henri Bergson, dont il suivit les cours à Paris entre 1907 et 1909, ainsi que le poème épique « Odyssée » (publié en 1938 après quatorze ans de travail), une suite à Homère en 33 333 vers répartis en vingt-quatre chants ; il traduisit en grec moderne « La Divine Comédie » de Dante (1932) et le « Faust » de Goethe (1936). C’était un chercheur, attiré par les univers de pensée les plus divers, du bouddhisme au communisme ; il vécut deux ans en Russie et, à d’autres époques, à Berlin, dans l’île d’Égine et, pour finir, dans la vieille ville d’Antibes.
Kazantzakis voyagea beaucoup – en Espagne, en Italie, en Égypte et au Sinaï, en Russie, en Angleterre, au Japon et en Chine –, et ses récits de voyage sont écrits avec la même maîtrise que ses romans. La célébrité mondiale vint avec les adaptations au cinéma : « Celui qui doit mourir » de Jules Dassin (1957, d’après « Le Christ recrucifié », avec Melina Mercouri), « Zorba le Grec » de Michael Cacoyannis (1964, musique de Mikis Theodorakis, avec notamment Anthony Quinn, Alan Bates, Irène Papas et Lila Kedrova) et « La Dernière Tentation du Christ » de Martin Scorsese (1988, scénario de Paul Schrader, avec Willem Dafoe, Harvey Keitel, Barbara Hershey et d’autres). Le film de Zorba fut tourné en Crète même – à La Canée, au village de Kokkino Chorio et sur la plage de Stavros, dans la presqu’île d’Akrotiri, où fut filmée la fameuse danse – et remporta trois Oscars, dont un pour Kedrova. Le sirtaki que Theodorakis composa pour lui est devenu le plus connu de tous les airs grecs.
L’écrivain mourut le 26 octobre 1957 en Allemagne, à Fribourg-en-Brisgau, d’une grippe contractée lors de son dernier voyage en Chine. Son corps fut ramené au pays et inhumé à Héraklion – au Kastro, comme les Crétois appelaient autrefois leur ville –, sur le bastion Martinengo des remparts vénitiens, d’où la vue s’étend largement sur les toits et vers le mont Iouchtas. Sur la tombe toute simple, surmontée d’une croix de bois, on lit l’inscription qu’il avait lui-même composée : « Je n’espère rien. Je ne crains rien. Je suis libre. » Visiter le musée et la tombe dans la même journée, c’est avoir sous les yeux le commencement et la fin de cette vie crétoise.