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À Spilia, dans les collines qui s’élèvent derrière Kolymvari, une route étroite bifurque vers le village d’Ano Vouvès (Άνω Βούβες), où pousse l’un des vieux oliviers les plus célèbres de Crète. On le range parmi les plus anciens oliviers recensés au monde, et le village se plaît à le dire le plus vieux de tous – prétention que tout le monde n’admet pas dans l’île, car le grand olivier d’Azorias, au-dessus de Kavoussi, dans l’est, a lui aussi ses partisans. Le tronc est creux depuis longtemps : le bois de cœur a pourri, mais l’arbre continue de vivre par ses tissus extérieurs, émet de nouvelles pousses chaque printemps et fructifie encore tous les ans. Lorsqu’on se tient devant lui, on voit moins un tronc qu’une sculpture – tordue, crevassée, pleine de cavités et de renflements où les visiteurs aiment à discerner des visages et des figures.
Les récits locaux donnent à l’arbre un âge compris entre trois et cinq mille ans. Une date précise est à peu près impossible à établir, et le tronc creux en est la cause : les cernes de croissance intérieurs manquent, et la datation au radiocarbone a échoué elle aussi, parce que le bois le plus ancien a été détruit au fil des siècles et qu’il ne reste rien à prélever. Les cernes subsistants prouveraient un âge d’au moins deux mille ans ; les scientifiques de l’université de Crète tiennent pour possible un âge d’environ quatre mille ans ; des travaux plus récents invitent à la prudence devant toutes les estimations de ce genre appliquées aux oliviers, et admettent que celui-ci pourrait être plus jeune ou plus vieux que les chiffres habituellement cités. Les spécialistes parlent donc d’une approximation, non d’un âge établi hors de doute. Rien de tout cela ne diminue le monument. Ce qui se dresse ici est un arbre vivant, qui relie la culture actuelle de l’olivier en Crète à un passé très profond. Deux cimetières de l’époque géométrique ont été découverts à proximité – indice de l’ancienneté avec laquelle ce coteau est habité et cultivé.
L’olivier de Vouvès a été déclaré monument naturel par la décision n° 603 du secrétaire général de la région de Crète, en date du 17 février 1997 ; l’Association des communes oléicoles de Crète (SEDIK) l’inscrit également parmi les oliviers monumentaux de l’île. Au niveau du sol, le tronc mesure quelque 12,5 mètres de circonférence, pour un diamètre d’un peu plus de quatre mètres et demi ; à 0,9 mètre au-dessus du sol, le tour est encore de 8,10 mètres et le diamètre de 3,70 mètres. Du point de vue botanique, il s’agit d’un olivier sauvage sur lequel on greffa, il y a bien longtemps, le cultivar Mastoïdis, variété connue en Crète sous le nom de Tsounati. L’arbre appartenait à la famille Karapatakis ; Panagis Karapatakis en fit don à ce qui était alors la commune de Kolymvari.
Juste à côté se trouve le musée de l’Olivier de Vouvès, inauguré en octobre 2009 dans une ferme restaurée du XIXe siècle et réparti aujourd’hui entre deux petits bâtiments. Il expose des outils servant à soigner les arbres, des instruments de récolte et de pressurage, des récipients destinés à conserver et à transporter l’huile – parmi lesquels de grandes jarres de céramique – et des objets de la vie paysanne quotidienne, couvrant la longue période qui va de l’Antiquité au milieu du XXe siècle, avant que les machines ne prennent le relais. De vieilles photographies sont accrochées aux murs, et une vitrine renferme des feuilles d’olivier fossilisées de Santorin, vieilles de dizaines de milliers d’années. L’entrée est gratuite ; le musée est ouvert tous les jours d’avril à octobre, de 10 h à 19 h environ, et sur rendez-vous en hiver. À côté du musée, un petit kafénion, avec vue sur l’arbre ainsi que sur un vieux pressoir et des meules disposés en contrebas, offre une halte agréable. Un second olivier vénérable se dresse plus près de la route, et, entre les deux, les anneaux olympiques ont été dessinés au moyen de buissons bas taillés.
Des rameaux de cet arbre furent tressés en couronnes d’honneur pour des vainqueurs des Jeux olympiques d’Athènes, en 2004 – entre autres la couronne du gagnant du marathon masculin ; le même honneur fut étendu aux Jeux de Pékin, en 2008, et des rameaux de Vouvès ont été portés depuis lors dans des cérémonies olympiques. La couronne de brindilles d’olivier, le kotinos, remonte à l’antique usage grec de récompenser le vainqueur par un rameau sacré. L’arbre de Vouvès est ainsi devenu un emblème du lien ininterrompu de la Crète avec son héritage antique ; la coupe des rameaux est célébrée au village comme une petite fête.
Le kotinos (κότινος) n’est pas une simple guirlande ornementale, mais un insigne de victoire et d’honneur, tressé de rameaux d’olivier sauvage, arbre sacré pour les Grecs. À Olympie, c’était l’unique prix, et c’est précisément son absence de valeur matérielle qui lui conférait son prestige. Dans la cérémonie olympique d’aujourd’hui, il évoque les jeux antiques et rappelle qu’en Crète l’olivier n’appartient pas seulement à l’économie, mais aussi à la mémoire culturelle.
À deux kilomètres environ de Vouvès s’élève l’église Saint-Étienne (Agios Stéfanos), qui date du XIVe siècle. Le trajet jusqu’à l’arbre, à quelques kilomètres seulement de Kolymvari à travers d’épaisses oliveraies, peut ainsi se prolonger en un court circuit dans l’arrière-pays rural de La Canée, où le monument naturel, le musée et l’église médiévale se complètent. L’arbre attire des dizaines de milliers de visiteurs par an, si bien que le lieu est le plus impressionnant tôt le matin ou en fin d’après-midi, quand la lumière rasante accuse le relief du tronc et que les autocars ne sont pas encore arrivés sur la petite place du village, ou en sont déjà repartis. Il ne faut pas toucher l’arbre, et moins encore grimper à l’intérieur.