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Le monastère de la Panagia Odigitria Gonia (Μονή Παναγίας Οδηγήτριας Γωνιάς), que l’on abrège d’ordinaire en monastère de Gonia et que l’on surnomme affectueusement « Kyra Gonia », la Dame de l’Angle, se dresse directement au-dessus de la mer, à un kilomètre environ au nord de Kolymvari, à la racine de la presqu’île de Spatha, appelée aussi Rodopou, à quelque 26 kilomètres à l’ouest de La Canée. Le nom – gonia signifie « angle » – décrit sa position dans le coin occidental de la baie de La Canée, d’où le regard embrasse toute la courbe du littoral en direction de la ville. C’est un monastère orthodoxe d’hommes, ceint de murs défensifs, dédié à la Dormition de la Toute-Sainte Mère de Dieu ; sa fête principale tombe le 15 août. L’ensemble actuel, l’un des monastères les plus vastes et les mieux conservés de l’île, rassemble l’histoire ecclésiastique, éducative et militaire de la Crète occidentale, et il demeure une communauté vivante, placée sous l’autorité de la métropole de Kissamos et Sélino.
L’histoire de la communauté commence vers le milieu du IXe siècle. À Méniès, près de la pointe de la presqu’île, des moines fondèrent un monastère de Saint-Georges tout à côté de l’antique sanctuaire de Diktynna, forme crétoise d’Artémis Britomartis, sur les ruines mêmes de son temple. La contrée avait une longue tradition de vie érémitique, mais les incursions des pirates contraignirent les moines à se replier plus au sud : au XIIIe siècle, un petit établissement se forma à l’emplacement de l’actuel cimetière du monastère, et c’est de lui que sortit l’histoire de Gonia.
La construction sur le site actuel commença en 1618. Le premier fondateur fut le moine Vlassios, Chypriote originaire d’Amasia, qui dirigea les travaux jusqu’en 1631 ; ils furent poursuivis par le hiéromoine Vénédiktos Tzagarolos, issu d’une famille distinguée de La Canée, qui ajouta entre 1631 et 1645 le réfectoire, le logis de l’higoumène et les magasins, tandis qu’une importante donation du noble Georgios Mourmouris aidait à achever et à doter le monastère. Le catholicon fut terminé en 1634, comme le rappelle une inscription gravée sur le côté ouest de la coupole ; les autres bâtiments furent achevés en 1637. Les traits vénitiens sont manifestes dans l’architecture – portails, corniches, clocher-arcade –, alors que le plan, avec ses trois absides, évoque les églises principales des monastères du mont Athos. Le catholicon comporte un narthex, une coupole et des chapelles latérales, et les cellules, le réfectoire et les magasins sont disposés autour de la cour à la manière d’une forteresse, parti qui offrait une réelle protection contre les pillards venus de la mer.
À la fondation sur le nouveau site se rattache une tradition ecclésiastique relative à la découverte miraculeuse d’une icône de la Vierge. On raconte que Vlassios aperçut une lumière en un lieu boisé – certaines versions décrivent l’icône éclairée par une lampe – et y trouva l’image ; après qu’il eut prié, la Mère de Dieu lui ordonna de bâtir une église à l’endroit de la découverte. Lorsqu’on tenta de transporter l’icône ailleurs, elle revint d’elle-même à sa place première, ce que l’on comprit comme une injonction d’en haut. C’est ainsi que le monastère reçut sa dédicace à l’Odigitria, celle qui montre le chemin.
Après la conquête ottomane de la Crète, qui s’ouvrit par le débarquement de l’armée turque sur cette portion même du rivage, le 23 juin 1645, le monastère fut à plusieurs reprises attaqué et dévasté. De graves dommages sont attestés en 1645, 1652, 1822, 1841 et 1867 ; l’histoire de Gonia n’est donc pas un développement paisible et continu, mais une succession de destructions et de reconstructions. Sur le mur extérieur de l’église qui regarde la mer, on montre encore un boulet de canon fiché dans la maçonnerie, en souvenir du bombardement : il fut tiré par des navires de guerre turcs le 14 juin 1867, jour où deux moines et trois ouvriers furent tués et la bibliothèque incendiée, et une petite plaque en rappelle la date. Avant le pire des pillages, les moines avaient envoyé une quarantaine de leurs icônes les plus précieuses dans d’autres terres grecques pour les mettre à l’abri, et celles-ci revinrent après la libération de l’île. En dépit de tout, les higoumènes parvinrent à préserver les biens, les manuscrits et la vie de l’église ; le voyageur anglais Robert Pashley, venu en 1834, trouva ici une profusion d’icônes qu’il n’avait vue dans aucun autre monastère crétois, mais il nota aussi que la maison, qui entretenait avant 1821 vingt moines et une soixantaine d’ouvriers, pouvait alors à peine cultiver ses propres terres.
En 1662, un sigillion patriarcal, émis sous le patriarche Denys III et obtenu grâce aux efforts de l’higoumène Isaïas Diakopoulos, déclara Gonia monastère stavropégiaque ; le privilège fut renouvelé en 1690, 1778 et 1797. En 1664 s’ouvrit ici une école, qui put fonctionner grâce au nouveau rang et avec le soutien de la communauté. On y enseignait la lecture, l’écriture et les arts ecclésiastiques aux clercs comme aux laïcs, et, sous la domination ottomane, l’école appartenait au réseau des « écoles secrètes » informelles qui maintinrent vivantes les lettres grecques ; plus tard, la bibliothèque et le musée du monastère conservèrent icônes, manuscrits et vaisselle liturgique. L’un de ses higoumènes, Michaïl Apostolidis, enseigna par la suite le grec au roi Othon, devint archevêque d’Athènes et fut le premier recteur de l’université d’Athènes.
En 1708, le monastère se dota de sa fontaine, qui se dresse toujours dans la cour, et, en 1805, les chapelles latérales furent ajoutées au catholicon. En 1767, l’higoumène Isaïas Testavouzas suspendit la première cloche, après avoir persuadé le pacha que ce n’était rien de plus qu’une sonnaille de berger, si bien que Gonia devint, après Arkadi, le deuxième monastère de la Crète ottomane à en posséder une. Pendant le soulèvement de 1821, Gonia servit d’hôpital de campagne ; l’higoumène Parthénios Raspanis, qui était en relation avec la Filiki Étéria, la société secrète du mouvement d’indépendance grec, fut arrêté par les autorités ottomanes en juin 1821 et mourut en prison. Après la dévastation, le moine Parthénios Froudakis réorganisa la vie monastique entre 1831 et 1841, pour voir le monastère détruit et abandonné une fois encore lors du soulèvement de 1841. De nouvelles destructions accompagnèrent la révolte de 1866–1867, où deux moines de Gonia jouèrent un rôle de premier plan : Parthénios Péridis – fondateur, en 1851, de la première école grecque du district de Kissamos et surnommé « Capitaine Papa » – et Parthénios Kélaïdis, qui bénit en 1866 les premiers insurgés et leurs armes.
En février 1897, le colonel Timoléon Vassos débarqua près du monastère avec un corps expéditionnaire grec d’environ 1 500 hommes, qui prit pied à Kolymvari le 2 février. Il comprenait deux bataillons d’infanterie, un bataillon du génie, des evzones et de l’artillerie de montagne. Vassos proclama l’occupation de la Crète au nom du roi des Hellènes et installa son quartier général à Gonia, où, une vingtaine de jours durant, il prépara ses opérations avec son état-major ; de là, ses troupes s’emparèrent de la tour de Voukoliès et poussèrent vers Alikianos. Le débarquement fut l’une des causes immédiates de la guerre gréco-turque de 1897, mais la diplomatie européenne ne conduisit pas à l’union immédiate avec la Grèce : elle aboutit à une administration internationale et, en 1898, à l’autonomie de l’île.
Le clocher actuel date de 1849, et, en 1935, le monastère fut placé sous la protection de la loi en tant que monument. Pendant la Seconde Guerre mondiale, après la chute d’Athènes, l’École militaire des Évelpides, l’école des élèves-officiers de l’armée grecque, fut cantonnée à Gonia, et ses cadets furent bientôt entraînés dans la bataille de Crète ; auparavant, des sapeurs britanniques qui construisaient l’aérodrome de Malémé y avaient logé. Par la suite, les troupes allemandes réquisitionnèrent le monastère et internèrent les moines : en août 1941, des armes furent découvertes dans l’une des chapelles, et six moines, ainsi que l’higoumène Ioakim Latinakis et l’évêque Evdokimos Syngélakis, furent arrêtés et interrogés au siège de la Gestapo à La Canée avant d’être relâchés. Les bâtiments devinrent une caserne, les stalles du chœur, l’iconostase et des manuscrits de la bibliothèque furent détruits, et, à Pâques 1942, la communauté reprit en partie sa vie, tandis qu’une section de l’ensemble servit de camp allemand jusqu’en 1944. Curieux épilogue : entre 1960 et 1970, le monastère offrit une sépulture provisoire aux restes de soldats allemands, avant leur transfert au cimetière militaire de Malémé.
Dans les années 1960, sur un terrain mis à disposition par le monastère, commencèrent les travaux de l’Académie orthodoxe de Crète. Elle ouvrit en 1968 et prolonge la mission éducative que Gonia remplissait depuis l’école monastique du XVIIe siècle ; le monastère a depuis cédé d’autres terrains pour des écoles, des établissements agricoles et des édifices publics du district. Le musée du monastère conserve des icônes, des manuscrits et des reliques ; parmi les œuvres se distinguent des icônes du XVIIe siècle et des peintures de maîtres crétois. Au premier rang figurent une Crucifixion et un Saint Nicolas de 1637 – tous deux de Konstantinos Paléokapas – et une Transfiguration du XVe siècle, ainsi qu’un Christ Grand Prêtre et une Vierge Éléousa d’Andréas Ritzos, le peintre crétois novateur du XVe siècle : preuve que Gonia fut un important foyer de peinture byzantine dans la dernière phase de la domination vénitienne. Le catholicon lui-même garde une iconostase de bois sculpté du XVIIe siècle, avec des icônes du moine-peintre Parthénios.
En octobre 2017, un musée ecclésiastique a été ouvert dans le monastère, dans le grand sous-sol voûté qui servait jadis d’entrepôt agricole ; il est géré conjointement avec la métropole de Kissamos et Sélino. Ses salles présentent des icônes post-byzantines du XVe au XVIIe siècle, des manuscrits, des évangéliaires à reliure d’argent, des croix, des vases liturgiques, des reliquaires et des œuvres de l’école crétoise. Outre les pièces de Ritzos et de Paléokapas, on y voit une icône à scènes multiples de l’histoire de Joseph, due au moine Nilos (1642), une Dormition de la Vierge entourée de scènes de sa vie (1728), des icônes de sainte Parascève et de sainte Catherine, des œuvres des peintres du XVIIIe siècle Georgios Staïs, Dimitrios Sgouros et Konstantinos Papadopoulos, deux anciens codex monastiques qui consignent l’histoire de la maison, des livres imprimés anciens, des vêtements liturgiques – dont un antimension portant la signature du patriarche Mélétios Pigas (1590–1601) – et des ouvrages d’orfèvrerie et de bois sculpté. Il est interdit de photographier à l’intérieur du musée. Celui-ci poursuit l’œuvre éducative de la communauté et permet de lire son histoire non seulement dans les murs et les traditions, mais dans les objets de la vie de l’Église parvenus jusqu’à nous.
Gonia se trouve à un kilomètre environ de Kolymvari et se gagne aisément à pied depuis le village par la route côtière ; le monastère constitue aussi une halte toute désignée sur le chemin de la presqu’île de Rodopou et du sanctuaire de Diktynna à Méniès. Les offices ne doivent pas être photographiés sans autorisation, et les horaires d’ouverture comportent d’ordinaire une longue interruption à la mi-journée. La fête de la Dormition, le 15 août, est le grand moment du pèlerinage, mais, même un jour ordinaire, on peut voir les murs défensifs, la cour paisible avec le catholicon, la vieille fontaine, le musée et l’arsanas, le hangar à bateaux du monastère sur le rivage. De la terrasse située derrière l’église, la vue embrasse toute la baie jusqu’à La Canée.