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Réthymnon (Ρέθυμνο), qui compte environ 35 000 habitants, est la troisième ville de Crète et l’une de ses cités historiques les mieux conservées. La forteresse vénitienne, la Fortezza, domine le vieux quartier, et les ruelles qui s’étendent entre la forteresse et la mer composent un musée urbain aux strates multiples : les maisons vénitiennes aux portails de pierre sculptée y voisinent avec des édifices ottomans, des églises orthodoxes, des fontaines et les lieux de culture d’aujourd’hui. La Loggia du XVIe siècle, la fontaine Rimondi, la porte Guora (la Megali Porta, jadis entrée principale de l’enceinte vénitienne), la mosquée Neratze et son haut minaret, devenue l’Odéon municipal, les demeures vénitiennes de la rue Arkadiou et le petit port vénitien, avec son phare de l’époque égyptienne, ne sont qu’à quelques minutes de marche les uns des autres.
L’histoire de l’établissement remonte au Minoen récent, soit aux années 1400 à 1100 av. J.-C. environ ; des tombes de cette période, et même des tessons néolithiques, ont été retrouvés sur la colline de la forteresse. C’est là que grandit la cité antique de Rithymna, qui se gouvernait elle-même et frappait sa propre monnaie ; des monnaies et des inscriptions des IVe et IIIe siècles av. J.-C. l’attestent, et les auteurs anciens mentionnent sur la colline un sanctuaire d’Artémis Rokkaia. Une ville nommée Arsinoé est également signalée sur le même site. Vers la fin de l’époque romaine, la cité déclina. La domination vénitienne renversa le cours de sa fortune : les Vénitiens voulaient une escale commerciale intermédiaire entre Candie et La Canée, et à partir de 1250 environ Réthymnon fut le siège d’un évêque latin. Elle devint un centre économique et administratif, et les Crétois lettrés qui revenaient d’Italie apportèrent dans l’île les idées de la Renaissance. En 1562, à l’instigation de Francesco Barozzi, fut fondée dans la ville l’Accademia dei Vivi, étroitement liée à la vie intellectuelle de la Crète vénitienne ; la famille Barozzi avait aussi fait bâtir, vers 1530, l’église Saint-François, qui abrite aujourd’hui le Musée archéologique. Le dramaturge Georgios Chortatzis appartenait à cette Réthymnon de la fin du XVIe siècle.
Les siècles vénitiens furent pourtant loin d’être paisibles. La Crète connut des révoltes, des raids de pirates et la lutte pour les routes maritimes. En 1538, le corsaire ottoman Khayr ad-Din Barberousse mit la ville à sac ; le 7 juillet 1571, la flotte d’Uluç Ali fondit sur Réthymnon et détruisit les vieilles murailles ainsi que la plus grande partie des maisons. L’enceinte dessinée par Michele Sanmicheli et achevée vers 1570 s’était révélée inutile. Ces incursions mirent à nu la faiblesse des défenses existantes et décidèrent Venise à construire la Fortezza. Après le siège de 1646 – les Ottomans arrivèrent le 29 septembre et la ville capitula le 13 novembre –, Réthymnon passa à l’Empire ottoman, plus de vingt ans avant la chute de Candie.
Sous les Ottomans, Réthymnon perdit son ancien rôle de centre administratif et intellectuel vénitien. Une partie des chrétiens quitta la ville, d’autres embrassèrent l’islam ; dans le même temps, une importante population musulmane vint s’y établir. Ce changement d’habitants modela le paysage urbain : les maisons vénitiennes reçurent des ajouts ottomans, des balcons de bois en encorbellement, des coupoles et de nouvelles fonctions publiques, et des églises furent transformées en mosquées – la mosquée Neratze et celle de Kara Moussa Pacha datent toutes deux de cette période. Il en résulte un paysage urbain où deux strates d’histoire se complètent au lieu de s’annuler. L’homme d’État et diplomate ottoman Ahmed Resmi Efendi, actif au XVIIIe siècle, naquit dans cette Réthymnon-là.
Après la libération de la Crète et son union à la Grèce, Réthymnon devint le centre d’un district à l’agriculture et à l’élevage bien développés. Sa situation sur la côte nord favorisa le tourisme. L’université de Crète fut fondée en 1973 et commença à enseigner durant l’année universitaire 1977–1978 ; sa faculté de philosophie, avec les départements de philologie, d’histoire et d’archéologie, et de philosophie, ouvrit à Réthymnon en 1977, suivie de la faculté des sciences sociales en 1987 et de la faculté des sciences de l’éducation en 1995, toutes installées sur le campus de Gallos, au-dessus de la ville. Les étudiants qu’elles attirèrent firent de Réthymnon l’un des foyers intellectuels de l’île, et la ville, qui comptait 8 648 habitants en 1940, a quadruplé depuis.
Réthymnon s’étire le long de la côte nord. À l’est de la ville s’étend l’une des plus grandes plages de sable de Crète – une douzaine de kilomètres de long, et qui commence à un kilomètre à peine du port vénitien ; à l’ouest, le rivage rocheux cède la place à une autre bande de sable d’une dizaine de kilomètres. La ville demeure à ce jour le centre administratif, commercial et le nœud de communications de l’unité régionale de Réthymnon, et l’unité municipale comptait 38 759 habitants au recensement de 2021.
De 1991 à 2015, le Musée archéologique de Réthymnon était logé en face de l’entrée de la Fortezza, dans le ravelin ottoman pentagonal qui servit plus tard de prison ; depuis lors, la collection est présentée dans l’ancienne église vénitienne Saint-François (Agios Frangiskos), dans la vieille ville, bâtie par la famille Barozzi vers 1530. Ses fonds embrassent l’histoire du district, de la préhistoire à l’époque romaine : figurines de terre cuite du Minoen récent et de l’époque hellénistique, dédiées à des divinités ou déposées en offrandes votives, larnakès minoens (cuves funéraires d’argile) des périodes prépalatiale et néopalatiale, dont un exemplaire peint dans le style marin, céramiques, inscriptions et monnaies, parmi lesquelles des émissions d’or de Cnossos. Une inscription archaïque d’Éleutherna, écrite en boustrophédon – alternativement de gauche à droite et de droite à gauche – et datée entre 600 et 450 av. J.-C., consigne une loi contre l’abus de boisson. On y montre aussi des trouvailles issues des grottes du district, comme celles du Gerontospilios de Melidoni et une idole de marbre en forme de violon provenant de la grotte de Gerani. Parmi les sculptures se distingue la copie romaine de la Grande Herculanaise – type que l’on fait remonter à une œuvre de Praxitèle ; l’exemplaire crétois vient d’Éleutherna –, ainsi qu’une statue d’Aphrodite Rhithymnia d’époque romaine. Le musée conserve en outre un sarcophage de marbre du Ier au IIIe siècle apr. J.-C., orné de reliefs à sujets mythologiques.
La Fortezza, appelée aussi le Kastro, fut élevée par la République de Venise entre 1573 et 1580, dans les années qui suivirent la bataille navale de Lépante, en 1571. La première pierre fut posée le 13 septembre 1573, sous le recteur Alvise Lando ; le projet était dû à l’ingénieur militaire Sforza Pallavicini, les travaux furent dirigés par l’ingénieur Gian Paolo Ferrari, et le maître d’œuvre fut le Crétois Giannis Skordilis. On choisit pour site le cap semi-circulaire de Paliokastro, qui s’avance dans la mer de Crète. Forteresse et remparts urbains devaient protéger Réthymnon des raids de pirates comme ceux de Barberousse et d’Uluç Ali, ainsi que de la flotte ottomane. L’idée première était de transporter la ville entière sur la colline ; l’espace s’avéra cependant insuffisant, et la plupart des habitants rebâtirent leurs maisons en contrebas. Aussi n’y eut-il à l’intérieur des murs que l’administration, la cathédrale et la garnison, la forteresse devant servir de refuge à la population en cas de nécessité – or le refuge de toute une ville a besoin de citernes plus encore que de murailles, d’où le grand nombre de celles que l’on creusa ici. En 1646, les troupes ottomanes débarquèrent sur la côte voisine et s’emparèrent de la forteresse par le côté de la terre, aidées par l’absence d’un véritable fossé et par une épidémie qui s’était déclarée parmi les défenseurs – montrant ainsi combien l’ouvrage était vulnérable à une attaque venue de l’intérieur des terres.
La Fortezza a gardé les traits caractéristiques de l’architecture militaire italienne : de massives murailles polygonales en calcaire local, d’un périmètre de 1 307 mètres, des chemins de ronde percés d’embrasures, où subsistent encore les plates-formes de pierre destinées aux boulets, quatre bastions d’angle et trois portes. Trois des bastions défendent le côté sud, un le côté est ; sur les flancs rocheux de l’ouest et du nord, des ouvrages plus faibles suffisaient. De petits fortins intérieurs munis de meurtrières servaient probablement à l’entraînement de la garnison. Des chapelles voisines des bastions donnèrent leur nom aux différents secteurs – Saint-Nicolas à l’extrémité orientale, Saint-Théodore (pour les Vénitiens aussi Saint-Paul ou Santa Maria, aujourd’hui bastion de la Panagia) au sud-est, Saint-Luc au sud-ouest, Saint-Élie au sud, et d’autres encore. L’entrée principale, à l’est, porte voûtée ouverte entre les bastions Saint-Nicolas et Saint-Paul, est ménagée dans le donjon et forme une longue galerie assez large pour les chariots et les canons ; au-dessus d’elle fait saillie une échauguette qui permettait la défense rapprochée, et une plate-forme d’artillerie semi-circulaire en couvre l’approche. Deux portes plus petites s’ouvrent sur les côtés ouest et nord. À l’intérieur s’élevaient le palais du recteur (1575–1582, dont ne subsistent que les cellules de la prison), la maison des Conseillers, à deux niveaux et de caractère Renaissance, la résidence de l’évêque, des magasins le long du mur nord, le dépôt d’artillerie à deux niveaux et à l’intérieur rythmé d’arcs, qui accueille aujourd’hui des expositions, des citernes et – reléguées en bordure par mesure de sécurité – les deux poudrières. La Fortezza est aujourd’hui tout à la fois un musée et un lieu de culture vivant. Sur le bastion Saint-Élie se trouve le théâtre de plein air « Erofili », inauguré en 1993 ; c’est la scène principale du Festival de la Renaissance, que la municipalité organise depuis 1987, avec théâtre, musique ancienne, commedia dell’arte et danse, de la fin mai au mois d’août.
L’édifice le plus connu de la forteresse est la mosquée du sultan Ibrahim Han. À l’origine s’élevait ici la cathédrale vénitienne de San Nicolò, entreprise à la fin du XVIe siècle et achevée en 1583 – en 1585, à vrai dire, l’évêque Carrara refusait encore d’y célébrer les offices, se plaignant qu’elle fût trop petite et pauvrement meublée. Après la conquête de la ville, les Ottomans firent de l’église une mosquée, en 1648 : on y ajouta des arcades en arc brisé, une grande coupole hémisphérique de onze mètres de diamètre reposant sur huit arcs, un minaret, dont seule la base demeure depuis son effondrement au début du XXe siècle, et le mihrab – la niche qui indique la direction de La Mecque. Le bâtiment revint à la municipalité en 1971 et fut restauré par l’Éphorie des antiquités byzantines en 2002–2004 ; il sert aujourd’hui à des expositions, à des concerts et à d’autres manifestations culturelles, et son acoustique est célèbre. Les Ottomans ajoutèrent aussi un fort pentagonal, le ravelin situé devant la porte principale, et bâtirent des habitations à l’intérieur, si bien que la forteresse resta un quartier habité de la ville jusqu’au XXe siècle ; pendant l’occupation allemande, elle servit de prison aux membres de la résistance crétoise, et une restauration systématique y est en cours depuis le début des années 1990.
À côté de l’ancienne mosquée se dresse la petite église Sainte-Catherine, à la voûte en berceau surbaissée ; elle fut aménagée à la fin du XIXe siècle dans un ancien réservoir d’eau, avec des pierres prises à la forteresse elle-même, et son clocher fut ajouté en 1985. Près des murailles orientales de la forteresse se trouve l’église Saint-Théodore Trichinas, tirée elle aussi d’une citerne. Le bâtiment actuel date de 1899 : à cette époque, sous l’État crétois de 1898–1913, des troupes russes administraient Réthymnon, et leur commandant, Théodore de Chiostak, fit dédier l’église à son saint patron. Les deux chapelles ont conservé des iconostases à un seul registre de quatre icônes, des stalles sculptées et des proskynétaires, ainsi que, à l’extérieur, de petits clochers-arcades.