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L'itinéraire proposé s'ouvre sur la côte et le plateau de la péninsule d'Akrotiri, qui s'avance dans la mer comme une large tête de roc entre le golfe de La Canée et la baie de Souda. Elle réunit sur un petit espace l'une des scènes où s'est jouée l'histoire de la liberté crétoise, deux des monastères les plus importants de l'île et une gorge criblée de grottes d'ermites – de quoi remplir toute une matinée avant que la route ne se poursuive vers l'est. Le point le plus éloigné, Gouverneto, n'est qu'à quelque 19 kilomètres de La Canée : ce ne sont donc jamais les distances qui font difficulté, c'est le temps.
C'est ici que fut hissé le drapeau de l'union de la Crète avec la Grèce – et hissé, très littéralement, sur un corps d'homme, qui tint lieu d'une hampe fracassée par les obus. C'est ici aussi que se trouve la tombe d'Elefthérios Venizélos.
À quelques kilomètres à l'est de La Canée, la route gravit la colline du Prophète-Élie (Profitis Ilias). Du sommet se découvre un vaste panorama : la ville et son port, la plaine verte qui s'étend derrière elle, la mer et, commandant tout le midi, les cimes altières des Montagnes Blanches, qui gardent leur neige jusque tard dans le printemps. La vue est la plus saisissante en fin d'après-midi, quand la lumière dore les toits de la vieille ville.
Sur la colline s'élève l'église du Prophète-Élie, dont l'histoire est singulière. Pendant la lutte de libération contre la domination ottomane, elle fut en partie abattue par un coup au but de la flotte alliée. On la rebâtit avec l'argent donné par le tsar de Russie : lorsque, peu après, une explosion inexpliquée se produisit à bord d'un navire de guerre russe dans la baie de Souda, on y vit le châtiment du Prophète, et le tsar chercha à l'apaiser par cette pieuse donation. Un bâtiment russe, l'Imperator Aleksandr II, avait bel et bien été de ceux qui tirèrent sur la colline.
À côté de l'église s'étend un cimetière où reposent nombre de héros nationaux crétois et, sur une terrasse dépouillée qu'ombragent des pins, la sépulture de la famille Venizélos. Il sera plus longuement question d'Elefthérios Venizélos un peu plus loin.
Sur la même colline se dresse le monument de Spyros Kagialès, qui fit de son propre corps la hampe du drapeau national. Devant un courage aussi inouï, le commandant en chef italien de la flotte des grandes puissances ordonna de cesser le feu. La statue, don des Crétois établis en Amérique, fut inaugurée en 1997, cent ans après l'événement ; chaque année, le 9 février, on y commémore cette journée. Ce qui se passa alors est raconté ci-dessous.
Entre 1890 et 1895, la population chrétienne de Crète se trouva durement éprouvée : lourds impôts, oppression, violences et meurtres de la part des autorités ottomanes faisaient l'ordinaire des jours. Les 23 et 24 janvier 1897 – les dates suivent l'ancien calendrier alors en usage, en retard de douze jours sur celui de l'Occident –, le quartier chrétien de La Canée partit en flammes, la résidence de l'évêque avec lui, et des chrétiens furent tués. « J'ai vu La Canée en flammes », dira plus tard Venizélos. Là-dessus, une centaine d'insurgés se rassemblèrent à Akrotiri, résolus à obtenir par tous les moyens l'union de la Crète avec la Grèce.
Leur résolution du 25 janvier déclarait abolie la domination ottomane et appelait le roi des Hellènes à prendre possession de l'île. Dans les jours qui suivirent, d'autres hommes en armes arrivèrent, hissèrent le drapeau grec et établirent un camp révolutionnaire, doté d'une assemblée et d'un gouvernement provisoire qui lui étaient propres ; le jeune avocat Elefthérios Venizélos siégeait au comité qui le dirigeait. Akrotiri avait été choisie avec soin : la péninsule s'étend juste en face de La Canée, à proximité de la baie de Souda, et de ses hauteurs on pouvait surveiller tout mouvement d'entrée et de sortie de la ville. Au début de février, de surcroît, un corps expéditionnaire grec de quelque 1 500 hommes, commandé par le colonel Timoléon Vassos, débarqua à Kolymvari, à l'ouest de La Canée, et Vassos proclama sur-le-champ l'union de la Crète avec la Grèce.
Les grandes puissances – Italie, France, Autriche, Allemagne, Angleterre et Russie – ne reconnurent cependant pas la revendication des insurgés. Elles résolurent de placer les villes de La Canée, de Réthymnon et d'Héraklion sous contrôle international, et concentrèrent leurs escadres au large des côtes crétoises.
Le 9 février 1897 – le 21 février selon le calendrier occidental –, vers trois heures et demie de l'après-midi, l'amiral italien Canevaro, qui commandait l'escadre combinée, donna l'ordre de bombarder le camp des insurgés. Parmi les navires qui ouvrirent le feu figuraient les britanniques Revenge, Dryad et Harrier, le russe Imperator Aleksandr II, l'allemand Kaiserin Augusta et l'austro-hongrois Kaiserin und Königin Maria Theresia. Une centaine d'obus s'abattirent sur la colline. Ils n'épargnèrent ni le camp, ni la chapelle du Prophète-Élie – celle que le tsar de Russie fit plus tard restaurer –, ni le drapeau grec qui flottait fièrement au vent au-dessus d'Akrotiri. Par deux fois le drapeau tomba à terre, touché par le feu des grandes puissances, et par deux fois il fut relevé. Sommé auparavant de l'amener, Venizélos aurait répondu que les navires avaient leurs canons et pouvaient tirer, mais que le drapeau ne tomberait pas.
Quand le troisième obus mit la hampe en pièces, l'insurgé Spyros Kagialès, alors âgé de vingt-cinq ans et natif de Chalépa, saisit l'étoffe, fit de son corps la hampe et tint le drapeau haut au-dessus de lui. Lorsque l'amiral de l'escadre internationale vit dans ses jumelles que le drapeau grec se dressait de nouveau dans le vent, porté cette fois sur les épaules d'un seul homme, il ordonna de cesser le tir. À bord des navires, à ce que l'on raconte, les équipages éclatèrent en applaudissements.
Comme le rapporta plus tard Elefthérios Venizélos, qui se trouvait en ces années-là au cœur des événements, l'amiral Canevaro lui avoua, avec une admiration qu'il ne cherchait pas à dissimuler, que l'acte héroïque de Spyros Kagialès – Kagialédakis – l'avait ému jusqu'au fond de l'âme ; cet homme, selon ses propres termes, avait ce jour-là
« par son geste littéralement vaincu la diplomatie européenne ».
Ce geste incita les amiraux à soumettre à leurs gouvernements, pour le règlement de la question crétoise, des propositions favorables aux Grecs. Dès mars 1897, les puissances déclarèrent la Crète autonome sous la suzeraineté du sultan. Dans un premier temps donc, par la volonté des grandes puissances, la Crète reçut l'autonomie sous un protectorat international, lequel, en 1898, affranchit l'île de la domination ottomane ; l'arrivée du prince Georges de Grèce en qualité de haut-commissaire, le 9 décembre de cette année-là, marqua la fin de la révolte. C'était le signe avant-coureur de l'union formelle avec la mère patrie grecque, le 1er décembre 1913. Kagialès lui-même vécut ensuite modestement à Chalépa, où il mourut en 1929 ; il aurait refusé une pension en disant qu'il avait agi pour sa patrie et non pour un salaire.
Elefthérios Venizélos compte parmi les hommes politiques grecs les plus importants du XXe siècle. Crétois de naissance, il fut Premier ministre de Grèce dans les premières décennies du siècle, et, sous sa conduite, le pays doubla son territoire. La longue inscription de sa pierre tombale est un extrait d'un discours qu'il prononça au Parlement en 1932. Il y concède qu'il a sans doute commis bien des erreurs dans sa vie ; mais toutes les forces de son âme et de son corps, il les avait vouées à la lutte pour délivrer son peuple de ses oppresseurs.
Il naquit le 23 août 1864 à Mourniès, près de La Canée, et fit son droit à l'université d'Athènes. Son prénom – « le libre » – donna le ton à toute son existence, à la lutte pour la liberté de son île natale et de la Grèce entière. Plus d'une fois, il appela les insulaires à résister à la domination ottomane. Après le soulèvement de la fin des années 1880, il dut quitter la Crète pour la Grèce, avant de revenir définitivement dans l'île après la révolte victorieuse de 1897.
Membre du gouvernement provisoire, Venizélos collabora d'abord étroitement avec le prince Georges, haut-commissaire de l'île semi-autonome, afin de consolider l'autonomie crétoise. Par la suite, pourtant, les deux hommes se brouillèrent : Venizélos organisa le mouvement pour l'union avec la Grèce, auquel le prince s'opposait. L'union fut proclamée en mars 1905 dans le village de montagne de Thérisso – soulèvement qui coûta sa charge au prince Georges – et reconnue en droit international en 1913. En 1910, Venizélos gagna Athènes, où il devint Premier ministre pour la première fois le 6 octobre de cette année-là ; cinq fois en tout, il accéda à cette fonction aux heures les plus difficiles de l'histoire grecque, la dernière dans les premiers mois de 1933. Lors des guerres balkaniques, closes par les traités de Londres et de Bucarest en 1913, puis de nouveau après la Première Guerre mondiale, le territoire national fut considérablement agrandi. Sa querelle avec le roi Constantin Ier au sujet de la part que la Grèce devait prendre à cette guerre divisa le pays, pour une génération, en royalistes et en vénizélistes.
Poussé pour finir à l'exil en adversaire de la monarchie – après le coup d'État manqué de 1935, il fut condamné à mort par contumace –, il mourut à Paris le 18 mars 1936, à l'âge de soixante et onze ans. À ses côtés est enterré son fils cadet Sofoklis, né en 1894, qui prit part lui aussi à la vie politique et fut à son tour plusieurs fois Premier ministre ; il mourut en 1964. L'emplacement de la tombe ne doit rien au hasard : c'est sur cette colline que le drapeau national grec fut planté en 1897, et c'est d'ici que Venizélos aimait, de son vivant déjà, à contempler la ville où débuta sa carrière.
Sur le trajet qui mène de la colline vers l'intérieur de la péninsule, puis vers la côte nord, deux monastères sont à visiter : le monastère de la Sainte-Trinité (Agia Triada) et celui de Gouverneto, distants de cinq kilomètres environ. Tous deux tinrent une grande place dans l'histoire du mouvement de libération, et Agia Triada présente une précieuse collection d'icônes anciennes. Ce sont l'un et l'autre des monastères en activité ; à Gouverneto, shorts et tenues de plage ne sont pas admis.
Le monastère d'Agia Triada Tzangarolon – le monastère de la Trinité des Tzangaroli – est une maison stavropégiaque, c'est-à-dire rattachée directement au patriarcat œcuménique de Constantinople. Une allée de cyprès tirée au cordeau conduit, entre vignes et oliveraies, à sa façade couleur de miel.
À l'emplacement du monastère actuel s'en élevait jadis un autre, plus petit et plus ancien, avec son église. La reconstruction fut entreprise vers 1611 ou 1612 par les moines Laurentios et Jérémias, deux frères issus d'une famille d'origine vénitienne établie de longue date en Crète et devenue orthodoxe : les Tzangaroli. Jérémias, à l'aise dans les lettres grecques comme dans les latines, ami du patriarche Mélétios Pigas et versé dans l'architecture, puisa son inspiration dans les écrits du maître italien Sebastiano Serlio. Deux dates gravées sur l'édifice jalonnent l'avancement des travaux : 1613 au-dessus de la porte du cellier et 1631 dans l'inscription de la façade. Après la mort de Jérémias, en 1634, son frère Laurentios poursuivit l'ouvrage. Mais en 1645, lorsque les Ottomans vinrent et prirent La Canée, le chantier s'interrompit – l'église ne s'était élevée que jusqu'à la naissance de la coupole. Sous la domination ottomane, le monastère s'appela Selvili Manastir, le « monastère aux cyprès ».
En 1821, année de la Révolution, les moines s'enfuirent ; les Ottomans incendièrent le monastère, et bien des reliques et des manuscrits précieux furent perdus. En 1830, les moines Kalliopios et Grégorios obtinrent la permission d'achever l'église, et une école de théologie y fut ouverte en 1833. Le clocher fut élevé en 1864. Lors des soulèvements de 1866 et de 1878, le monastère prit le parti des insurgés ; de 1892 à 1905, il abrita un séminaire, d'où sortit plus tard l'école ecclésiastique de Crète, et, pendant la révolution de 1896-1897, les bâtiments servirent d'hôpital et de quartier général aux insurgés.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le monastère servit d'abord de dépôt de munitions ; après la prise de la Crète par les Allemands, on y installa une école navale et des cantonnements. Aujourd'hui, une communauté vit de nouveau à Agia Triada. Elle exploite les vignes et les oliviers d'alentour, et son vin comme son huile d'olive, vendus à la boutique du monastère, sont estimés bien au-delà de la Crète. La fête patronale est célébrée à la Pentecôte ; le monastère est d'ordinaire ouvert de huit heures du matin au coucher du soleil.
Le monastère dessine un quadrilatère fermé autour d'une cour intérieure, au milieu de laquelle se dresse le catholicon. L'entrée principale se trouve sur le côté ouest ; un escalier majestueux y conduit et s'achève sur un palier. De part et d'autre du portail, des paires de massives colonnes ioniques portent un entablement. Au-dessus d'elles, des paires de colonnes corinthiennes plus petites encadrent un arc en plein cintre, et le tout est couronné d'un grand fronton à inscription grecque. Le dessin de cette porte, travaillée dans le calcaire, trahit l'influence de Sebastiano Serlio.
L'influence de Serlio se lit aussi dans le plan d'ensemble de l'aile ouest, qui compte trois niveaux à l'extérieur et deux à l'intérieur. Les frères Tzangaroli se sont manifestement inspirés du septième livre de l'architecte italien, qui traite de la construction sur un terrain en pente – c'est-à-dire sur un sol tel que celui qu'occupe le monastère. Agia Triada est ainsi une œuvre maîtresse de cette Renaissance crétoise qui, dans les dernières décennies de la domination vénitienne, unit la tradition de l'Orient au langage formel de l'Occident.
L'aile ouest renferme les cellules des moines, les celliers à vin et l'ancien moulin à huile. Le côté nord est occupé par la bibliothèque, le côté sud par l'ossuaire et le logis de l'higoumène. L'école ecclésiastique qui exista au monastère à la fin du XIXe et au début du XXe siècle était logée dans la partie orientale. Un petit musée présente des icônes, des vêtements brodés, des vases liturgiques, des croix, des documents historiques et un manuscrit liturgique du XIIe siècle, parchemin de la Liturgie de saint Basile. Parmi les icônes figurent un saint Jean le Théologien portatif des environs de 1500 et un Jugement dernier du XVIIe siècle, dû à Emmanuel Skordilis ; un groupe du milieu du XIXe siècle comprend un saint Jean-Baptiste de 1846, un Arbre de Jessé de 1853, ainsi qu'une Hospitalité d'Abraham et une Descente aux Enfers, toutes deux de 1855.
De l'entrée principale, un passage voûté mène à la cour intérieure, où le catholicon se dresse parmi les orangers : un édifice de pierre soigneusement appareillée, basilique à trois nefs et à coupole dont le plan, avec ses trois conques, suit aussi la tradition du mont Athos. Un narthex s'étend perpendiculairement à la nef principale. Les détails, et avant tout le décor de la façade avec ses colonnes engagées, s'inspirent de l'architecture occidentale.
L'iconostase de 1836 est en bois sculpté et doré ; la plupart de ses icônes seraient de la main du peintre Merkourios de Santorin. Deux chapelles dépendent de l'église, chacune sous sa petite coupole : celle de la Zoodochos Pigi, la « Source vivifiante », et celle de saint Jean le Théologien. À côté du catholicon, dans la cour intérieure, s'élève une petite église du Christ-Sauveur.
Le monastère de Gouverneto, appelé aussi monastère de la Dame des Anges (Kyria ton Angélon), est l'un des plus anciens et des plus importants de Crète. Il se trouve à quatre kilomètres au nord d'Agia Triada, sur un plateau nu et venteux, à 260 mètres environ au-dessus de la mer ; l'étroite route qui y monte serpente dans un petit ravin rocheux.
Le lieu est voué à la mémoire de saint Jean l'Ermite, dont la vie – au XIe siècle, selon la datation habituelle – s'acheva dans une grotte de la gorge d'Avlaki, où un chasseur le tua par mégarde, l'ayant pris pour une bête. La tradition tient bien saint Jean Xénos lui-même pour le fondateur du monastère ; il est plus vraisemblable, toutefois, qu'il fut établi par les moines de Katholiko, qui perpétuaient sa voie ascétique. Pour échapper aux incursions des pirates, ils quittèrent Katholiko, trop proche du rivage, et fondèrent plus haut un nouveau monastère, dans une position plus sûre – en l'an 1537, comme l'atteste une vieille inscription à l'entrée. L'ancienne maison ne fut pas oubliée : un sentier descend de Gouverneto dans la gorge, atteint en une vingtaine de minutes la grotte de l'Ours (Arkoudospilios), jadis lieu du culte d'Artémis, puis, dix minutes plus loin, les ruines de Katholiko et l'église rupestre du saint.
En 1620, le monastère passa sous la tutelle d'Agia Triada, et Jérémias Tzangarolos dirigea les travaux de construction. Il ne fut toutefois achevé que des siècles après l'invasion ottomane de la Crète, au XIXe siècle : l'église, commencée en 1632, ne fut terminée qu'en 1894. L'ensemble ressemble à une petite forteresse : une cour rectangulaire d'environ 40 mètres sur 50, pourvue à l'origine d'une tour à chaque angle, dont deux subsistent, et, au-dessus de la porte, un mâchicoulis pour la défense. Une cinquantaine de cellules s'y répartissent sur deux niveaux. L'église à coupole qui occupe le milieu de la cour, dédiée à la Vierge, porte en façade un riche décor en relief d'inspiration italienne, où se mêlent des monstres grotesques ; ses chapelles latérales sont consacrées aux Dix Saints Martyrs de Crète et à saint Jean l'Ermite. Vers 1637, alors que l'on y comptait soixante moines, Gouverneto se rangeait parmi les monastères les plus vastes et les plus riches de l'île, et, en 1818 encore, il en abritait cinquante. En 1821, il fut incendié et plusieurs de ses moines furent tués, mais il resta habité. Les Allemands y entretinrent un poste de garde pendant la Seconde Guerre mondiale, et une restauration en profondeur est en cours depuis 2005.
Le saint monastère de Jean l'Ermite, le Katholiko, n'est plus aujourd'hui qu'une ruine. Les bâtiments que l'on y voit datent de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle, époque où Jérémias Tzangarolos mit ici aussi la main à l'ouvrage, mais le lieu passe pour l'un des plus anciens établissements monastiques de Crète, dont on fait remonter les débuts jusqu'au VIe ou au VIIe siècle. Il se trouve non loin de Gouverneto, dans la gorge d'Avlaki, à côté de la grotte où mourut saint Jean. L'église du monastère consiste en une petite cavité du rocher, prolongée sur son côté nord, en pierre de taille appareillée, par une façade aux formes Renaissance ; devant elle s'étend une cour portée par des voûtes, qui servaient de vastes celliers. Un pont massif enjambe le lit de la gorge et relie l'église au versant opposé, auquel s'accrochent cellules et ermitages ; un bâtiment à deux niveaux et une courte rangée de salles voûtées furent élevés pour loger les pèlerins, dont les offrandes, d'après le recensement de 1637, comptaient parmi les plus grosses sources de revenus de la communauté.
Un sentier pavé descend de Gouverneto vers le nord dans la gorge d'Avlaki, qui s'ouvre sur la mer. Il est taillé en degrés, par endroits creusé à même le roc, et longe en chemin une petite église Saint-Antoine. Le parfum du thym et de la sauge l'accompagne, ainsi que, à mesure que l'on descend, des parois rocheuses toujours plus hautes.
La descente est assez facile, mais le retour peut se révéler fatigant pour qui n'a pas l'habitude des longues marches, surtout par les chaudes journées d'été : il n'y a presque pas d'ombre, et il faut emporter de l'eau. Le mieux est de partir tôt le matin ou tard dans l'après-midi. Le sentier traverse les terres du monastère et n'est accessible que lorsque Gouverneto est ouvert – il ferme au milieu du jour et, officiellement, le mercredi et le vendredi ; une tenue convenable est strictement exigée.
Au bout de dix à vingt minutes, on atteint la fameuse grotte de l'Ours, Arkoudospilios, lit d'un cours d'eau souterrain disparu : une grande salle au plafond noirci par la fumée et, derrière elle, une plus petite, où l'on pénètre par un étroit boyau. Au milieu se dresse une grosse stalagmite où l'on reconnaît une ourse, penchée pour boire au petit bassin qui est devant elle – selon la légende, une bête qui buvait à la citerne l'eau rare des moines et que la Mère de Dieu, à leur prière, changea en pierre. Dans l'Antiquité, à en juger par les trouvailles – parmi lesquelles des inscriptions nommant Apollon et Artémis –, c'est Artémis que l'on vénérait ici, l'ourse étant l'un de ses animaux sacrés. À l'entrée de la grotte s'élève la petite chapelle de la Panagia Arkoudiotissa, la « Vierge de l'Ourse » ; elle célèbre sa fête le 2 février, jour de la Présentation du Seigneur, lorsque les gens du pays, en grand nombre, y tiennent une veillée nocturne autour des feux.
La descente continue, cette fois par des marches taillées dans le roc, jusqu'au fameux monastère de Katholiko et à l'église de saint Jean l'Ermite. La vue que l'on a, de l'escalier, sur le pont, la façade de l'église et les bouches des grottes d'ermites compte parmi les spectacles les plus saisissants du paysage monastique de la Crète.
Qui poursuit encore dix minutes en suivant le lit à sec du torrent parvient à une petite crique aux allures de fjord, qui servait jadis de port ; on voit encore dans le rocher l'endroit où les moines abritaient leurs barques et extrayaient la pierre. Un rocher y passe pour un navire pirate pétrifié par la malédiction d'un higoumène de Katholiko. L'eau brille d'un bleu-vert, et un bain rafraîchissant avant de remonter à Gouverneto s'imposerait de lui-même, si les moines ne l'interdisaient rigoureusement.
Saint Jean l'Ermite venait d'Égypte. La Vie le situe vers 1550, au temps de la domination vénitienne, alors que la tradition ecclésiastique des monastères place sa mort au XIe siècle – en 1027, selon un comput. Il prêcha à Chypre, à Attaleia et en Crète, où il arriva en compagnie de quatre-vingt-dix-huit saints pères, de sorte qu'avec Jean ils étaient quatre-vingt-dix-neuf saints. De la communauté des quatre-vingt-dix-neuf saints pères, il est dit dans leurs prières qu'avec le Christ pour chef ils formaient la centaine entière.
D'après le récit de leur vie, c'est par grande humilité que les saints vinrent en Crète : ils cherchaient un lieu propice à la prière solitaire, car leur renommée les suivait partout où ils allaient et attirait une foule de gens, dont plus d'un fut guéri de ses maux.
Jean et trente-cinq autres ascètes égyptiens partirent donc d'Égypte pour Chypre, obéissant au commandement divin adressé au patriarche Abraham : « Va-t-en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai » (Genèse 12, 1, Louis Segond). À Chypre aussi, le bruit de leur sainteté se répandit bientôt dans l'île entière. Beaucoup venaient à eux parce qu'ils en retiraient un bienfait pour l'âme et pour le corps, et bien des malades recouvrèrent la santé. Il y avait en outre trente-neuf autres pères qui menaient la vie ascétique en divers endroits de Chypre. Lorsqu'ils entendirent parler de la vertu des saints venus d'Égypte, ils vinrent à leur tour et se joignirent à eux, pour mener désormais une vie ascétique commune.
Comme les Chypriotes souhaitaient maintenant quitter eux aussi leur patrie, par obéissance à la même parole de Dieu à Abraham, tous passèrent ensemble de Chypre sur la côte d'Asie Mineure qui lui fait face, à Attaleia, l'actuelle Antalya. Ils y rencontrèrent vingt-quatre autres ermites, qui se joignirent à eux. Ainsi le nombre des saints pères s'éleva-t-il à quatre-vingt-dix-neuf ; « mais comme ils avaient le Christ pour chef, ils formaient », ainsi qu'il a été dit plus haut, « la centaine entière ». Après avoir séjourné quelque temps à Attaleia et reconnu que Dieu bénissait leur désir d'une retraite plus profonde encore, ils se mirent en route pour la Crète, terme de leur pérégrination.
Ils s'embarquèrent ensemble pour la Crète. Mais, comme ils approchaient des rivages de l'île, un violent vent contraire se saisit d'eux, si bien qu'ils ne purent aborder et que le navire qui les portait faillit faire naufrage. Il vaut la peine de noter que les pères comptaient débarquer à l'extrémité orientale de l'île, à Sitia, qui est la plus proche de l'Asie Mineure, point de départ de leur traversée. La tempête, cependant, les poussa d'abord vers le sud, puis vers l'ouest, et c'est ainsi qu'ils entrèrent dans l'une des petites anses de l'île de Gavdos – la fameuse Ogygie d'Homère –, où ils demeurèrent vingt-quatre jours.
Le calme revenu, ils remontèrent à bord et passèrent en Crète. Mais Dieu, qui voulait glorifier Jean et montrer aux hommes sa vertu, le « cacha » dans le sommeil, et les autres ascètes ne s'aperçurent pas, en faisant voile, qu'il manquait ; ainsi resta-t-il à Gavdos. Cela se fit, poursuit la Vie, par la providence et la dispensation divines : Dieu voulait montrer sa puissance aux Crétois et leur enseigner qu'avec un seul bâton et un habit de moine il peut secourir ses serviteurs mieux que les Crétois ne pouvaient se secourir eux-mêmes avec des épées et des lances contre les tyrans vénitiens qui régnaient sur eux. Il le leur prouva aussitôt par un miracle.
Lorsque Jean vit que ses frères avaient quitté Gavdos et qu'il entendit de loin leurs appels, venus du rivage opposé de la Crète – « Frère Jean, viens à nous et n'aie pas peur » –, il descendit au bord de l'eau, plein d'une ferme confiance en Dieu, se tourna vers le Seigneur dans la prière, bénit d'un signe de croix les eaux de la mer, y étendit son habit, y monta comme sur une barque et se mit à faire route vers l'autre rive.
Naviguant et chantant des psaumes, il atteignit sans encombre la Crète, où le reste des frères l'accueillit. Au premier d'entre eux il tendit la main en signe de salut, et tous ensemble, en témoignage du lien de l'amour, entonnèrent un hymne de louange, se vouèrent au Seigneur de toutes choses et annoncèrent la paix à chacun.
Ils se retirèrent dans une grotte proche du village d'Azogirès, au pays de Sélino ; saint Jean Xénos y aurait prêché lui aussi. Là, ils trouvèrent le lieu auquel ils aspiraient, à un endroit appelé le « Grand Rocher de Charakas ». Ils y vécurent dans le silence et la prière ; leur nourriture était faite de baies sauvages, de caroubes et des herbes de la terre. Mais comme la grotte qu'ils habitaient était petite et ne pouvait les contenir tous à la fois, ils se partagèrent en deux groupes : trente-six passèrent sur l'autre rive du ruisseau, dans une seconde grotte, et les autres restèrent dans la première jusqu'à la fin de leurs jours. La grotte des Saints-Pères, au-dessus d'Azogirès, reçoit aujourd'hui encore la visite des pèlerins.
Tandis que les autres pères se contentaient de la vie commune qu'ils avaient établie là, à Azogirès, Jean, fervent adepte de la parfaite vie solitaire, ressentait jusqu'à la présence de ces frères vénérés comme un obstacle au complet abandon de soi et à l'entretien avec Dieu ; il souhaitait « prier Dieu seul ». Il découvrit donc son désir aux pères, et ceux-ci, voyant que sa résolution était inébranlable, le laissèrent partir et se tournèrent vers le Christ avec la prière que voici :
« Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, puisque Jean, notre frère, veut s'en aller d'auprès de nous, conduis-le à travers la vie dans la paix et la quiétude, et accorde-nous, Maître de toutes choses, au jour où ta grâce décidera de mener à son terme notre course terrestre, de mourir tous en un seul et même jour, et unis-nous à lui dans ton royaume céleste. Amen. »
Jean quitta donc la communauté d'Azogirès et gagna – en passant, selon une autre tradition, par la grotte de Spilia, près de Kissamos – le cap de Kydonia, qui s'appelait Kyamon dans l'Antiquité et Méléchas sous la domination vénitienne, dans le voisinage du monastère de Gouverneto, l'ancien Gdernéto. Là, au point le plus resserré d'un grand et sauvage lit de torrent, sur les pentes duquel d'antiques ermitages s'étagent comme de véritables nids d'aigle, lieu de rassemblement immémorial des ermites de la région de Kydonia, se dresse le vieux monastère originel de Gdernéto, connu aujourd'hui sous le nom de Katholiko. Là aussi se trouve la fameuse grotte de saint Jean l'Ermite, qui est, comme la grotte de l'Ours, le chenal d'une rivière depuis longtemps tarie : belle, riche en puissantes stalactites et stalagmites, longue de quelque 150 mètres, large de 40 et haute de 3 à 20 mètres. De vieilles inscriptions sont gravées sur ses parois et jusque sur les stalactites, et des icônes et des lampes sont posées à son entrée et tout au fond. Dans ses profondeurs, on montre la couche de roc sur laquelle le saint mourut – une cuve de pierre que certains tiennent pour sa tombe – et une citerne taillée où s'égoutte une eau réputée bénie.
Ce vieux monastère, le Katholiko, fut plus tard transféré, selon la tradition, sur son site actuel, un peu plus haut et non loin de l'ancien, à l'abri et dans la claire lumière du paisible plateau d'Akrotiri. Depuis sa fondation, il est tout entier lié à saint Jean l'Ermite, dont la reconnaissance formelle comme saint par l'Église, en 1632, valut à la maison un nouvel essor. Bien qu'il soit dédié à la Mère de Dieu, la « Dame des Anges », on le connaît jusqu'à ce jour comme le « monastère de saint Jean l'Ermite ». Le saint est vénéré dans la chapelle latérale de gauche, où son chef sacré est conservé dans un reliquaire ancien ; le monastère célèbre sa fête le 7 octobre par une procession qui descend jusqu'à la grotte.
C'est ici que Jean, véritable ermite au sens strict du mot et amant de la solitude, vécut après s'être séparé de ses quatre-vingt-dix-huit compagnons, dans une retraite complète, « seul avec Dieu » et « en compagnie des anges », dans une abstinence extrême, dans la prière et le jeûne. L'hiver, il se nourrissait des herbes de la terre, l'été de baies sauvages et de caroubes sauvages, fidèle à la parole de l'auteur de « L'Échelle sainte » : « Quand le ventre est affligé, le cœur s'humilie. » Le jeûne épuisant auquel il se soumettait affaiblit le saint au point que toutes ses forces l'abandonnèrent et qu'il ne put plus se tenir debout. Plié en deux, il allait comme une créature à quatre pattes, et, « rampant comme une bête et menant pourtant la vie des anges », il « mouillait nuit et jour les rochers de sa grotte des larmes du repentir ».
Vint ainsi le jour – c'était le six octobre – où Dieu résolut de rappeler Jean à lui. Il sortit au grand air, comme chaque jour, pour cueillir sa nourriture accoutumée. Alors un jeune berger, « habile à l'arc », qui chassait dans ces parages, le prit pour une pièce de gibier parce qu'il allait courbé à quatre pattes, et, sans crier gare, lui décocha une flèche en plein cœur. Jean comprit que sa fin était proche et supplia Dieu de le laisser, malgré sa blessure, regagner encore la grotte où il vivait.
Le chasseur accourut aussitôt chercher ce qu'il croyait être sa proie. Il ne reconnut sa tragique méprise que lorsque, suivant les gouttes de sang, il trouva le saint gisant dans la grotte, grièvement blessé et sanglant, la flèche fatale encore dans le cœur. La Vie de saint Jean raconte le remords du chasseur et le pardon que le saint lui accorda. Le berger tomba à ses pieds, les baisa et dit, pleurant et sanglotant :
« Malheur à moi, misérable que je suis, qu'ai-je fait en ce jour ! Infortuné, comme me voilà devenu aveugle, et meurtrier d'un homme juste et saint ! Que ferai-je à présent ? Vers qui fuirai-je, sinon vers toi, saint serviteur de Dieu, afin que tu me pardonnes ma faute et que tu pries Dieu de me conduire au repentir. »
Mais le saint, rapporte la Vie, répondit au berger épouvanté avec humilité et sans le moindre trouble : « Saint est Dieu, mon fils, lui qui aime le salut des hommes. Qu'il t'accorde le repentir et te pardonne le péché que tu as commis en ce jour contre moi, son indigne serviteur, et qu'il te juge digne de son royaume. Amen. »
Le berger avait pris l'ermite, courbé parmi les rochers à cueillir des herbes, pour une pièce de gibier et lui avait décoché sa flèche. La tradition rapporte que cet homme même devint plus tard le premier témoin de la sainteté de l'ascète inconnu que sa flèche avait tué : à l'heure où le saint mourut, il vit une lumière merveilleuse jaillir de la grotte – et en porta la nouvelle dans les villages de la péninsule d'Akrotiri.
La mémoire de saint Jean l'Ermite (Agios Ioannis o Erimitis) et de ses quatre-vingt-dix-huit compagnons est célébrée le 7 octobre – et non le 6, jour véritable de leur mort, parce que ce jour-là appartient déjà à l'apôtre Thomas. Selon leur Vie, Jean et les quatre-vingt-dix-huit pères s'endormirent tous le même 6 octobre, entre la troisième et la septième heure du jour. Ainsi l'avaient-ils souhaité et demandé au Seigneur dans une prière commune : qu'au jour où sa grâce voudrait mener à son terme la course terrestre de l'un d'eux, il leur permît à tous d'acquitter en même temps la dette commune de la mort.
Les gens du pays racontent que l'on trouva les uns assis, appuyés sur leur bâton, d'autres en prière, d'autres encore à genoux ou comme endormis – et que tous, au même instant, exactement comme ils l'avaient demandé, rendirent leur âme bienheureuse au Seigneur. Tandis que Jean mourait loin des frères, dans sa grotte d'Akrotiri, les autres pères, selon la tradition, vivaient dans le sud-ouest de l'île, dans les grottes proches d'Azogirès, au pays de Sélino.
Dans les vies des saints de l'Église, cet événement est unique. Que plusieurs subissent ensemble le martyre, l'hagiographie en connaît de nombreux exemples ; la mort paisible et simultanée de tant de personnes, en revanche, est sans parallèle. Aussi la regarde-t-on comme le sceau de la sainteté de ces pères, comme le signe visible de leur foi et de ce « lien de l'amour » qui les unissait. L'Église le chante en ce jour dans un hymne de fête :
« Le chœur vénérable des champions du Christ, uni par le lien lumineux de l'amour, d'un seul cœur et d'une seule foi en Crète, élevé en un seul jour fixé jusqu'aux hauteurs du ciel, implore le Christ, le Seigneur des cieux, d'accorder miséricorde et pardon à nous tous. »
De Gouverneto, on revient d'abord en direction de La Canée, puis l'on oblique vers l'est pour entrer dans le pays de collines de l'Apokoronas. La première étape est Gavalochori, situé à trois kilomètres environ de la côte, dans l'intérieur des terres.
Le village est petit : sur ses 465 habitants, une centaine sont des nouveaux venus d'autres pays d'Europe qui y ont acheté une maison – idée qui vient aussi à l'esprit du visiteur au fil d'une promenade dans les ruelles. Allemands, Français et bien d'autres, séduits par le caractère de ce vieil habitat, ont préféré ces maisons de pierre à l'agitation de la bande côtière.
Gavalochori (Γαβαλοχώρι) occupe une cuvette fertile, au milieu des oliveraies et des vignes. Il tient son nom de la famille Gavalas, l'une de ces douze nobles maisons byzantines que l'empereur Alexis Comnène, selon la tradition, établit en Crète à la fin du XIIe siècle ; la mémoire du village donne pour fondateur Filippos Gavalas, bien que la plupart des savants tiennent aujourd'hui pour un faux le document impérial sur lequel repose ce récit. La contrée, il est vrai, était habitée dès l'époque minoenne – on y a trouvé des doubles haches, des vases et des lampes –, et les fouilles attestent un épanouissement à la période romaine. Les siècles suivants furent plus rudes : la peste frappa en 1770, en 1797 et en 1810, et une inondation causa de grands dégâts en 1862.
Il ne faut pas manquer le Musée historique et folklorique, qui réunit de nombreux ouvrages d'artisans locaux et quelques trouvailles provenant des sites archéologiques voisins. Il est installé dans un bâtiment à deux niveaux, dont le rez-de-chaussée date de l'époque vénitienne et l'étage de l'époque ottomane. Sept salles présentent la pièce à vivre traditionnelle avec son métier à tisser, la production de la soie, la poterie, la taille de la pierre, la sculpture sur bois religieuse, des armes et des images des luttes crétoises pour la liberté – et surtout le kopanéli, cette dentelle de soie aux fuseaux pour laquelle les femmes de Gavalochori sont renommées jusqu'à ce jour. Cet art n'est pas aussi ancien qu'il en a l'air : il gagna le village entre 1906 et 1908, lorsqu'une religieuse, Minodora Athanasaki, en enseigna la technique, et quelques femmes le pratiquent encore. La collection existe depuis 1968 ; sous sa forme actuelle, elle fut ouverte en septembre 1993.
À la lisière du village, à un kilomètre environ au-dehors, se trouvent les « trente puits de Gavalochori » (Trianta Gavalochorina Pigadia). Leurs voûtes de pierre en arc sont remarquables ; ils auraient été construits au temps de Nicéphore Phocas, l'empereur byzantin du Xe siècle qui arracha la Crète aux Arabes. Ils alimentèrent en eau tout le voisinage jusqu'à une époque très récente. La petite église Saint-Paul (Ekklisaki tou Agiou Pavlou), que l'on fait remonter au VIe ou au VIIe siècle, mérite elle aussi l'attention ; elle est l'une de la douzaine d'églises que comptent le village et ses environs, parmi lesquelles une Sainte-Catherine datée des alentours de 1200. Dans le village même subsistent en outre un moulin à huile restauré du XVIIe siècle et l'ancienne école.
La route se poursuit jusqu'à Vamos, l'ancien chef-lieu du canton, tout entier noyé dans la verdure et les fleurs. Dans ses nombreux cafés, à l'ombre de platanes séculaires, on peut se reposer et se rafraîchir. Vamos doit son importance au XIXe siècle : en 1863, Savvas Pacha en fit le siège de la circonscription administrative de Sfakia, dont relevaient aussi l'Apokoronas et Agios Vasilios, et y fit construire des routes, des casernes, une mosquée et une résidence officielle. En 1866, on s'y battit dans le sang ; en 1896, quelque 4 000 insurgés assiégèrent la garnison ottomane et la contraignirent à se retirer. De ce temps datent les maisons néoclassiques et les ruelles pavées du vieux quartier, où d'anciens chais, des moulins à huile et des auberges ont été transformés en maisons d'hôtes.
Au sud-est du village, à deux kilomètres environ, près de l'ancien hameau de Karydi, se trouve le monastère Saint-Georges (Moni Agiou Géorgiou).
Il est largement connu pour son grand moulin à huile, dont le toit reposait jadis sur une file de douze arcs de pierre. Le toit s'est effondré, et les arcs se dressent maintenant à nu, l'un derrière l'autre, comme les membrures de quelque navire gigantesque. Quatre pressoirs y fonctionnaient à la fois, ce qui ne se rencontre nulle part ailleurs en Crète et donne une idée des quantités d'olives que traitait le monastère. Des habitants du village passèrent à l'islam au XVIIIe siècle ; pour empêcher que l'église ne fût transformée en mosquée, le prêtre du village céda le sanctuaire au monastère d'Agia Triada Tzangarolon, à Akrotiri. Au XIXe siècle, l'ensemble fut agrandi : c'est alors que furent bâtis le grand moulin à huile et la nouvelle église. Longtemps abandonné, le monastère a été restauré en 1996 et se trouve depuis lors de nouveau habité – le seul de tout l'Apokoronas.
Passé Vamos, la route descend, par les pittoresques villages de Kalamitsi et d'Exopoli, jusqu'à Géorgioupoli, petite ville côtière à l'embouchure de l'Almyros, à 39 kilomètres à l'est de La Canée et à quelque 23 à l'ouest de Réthymnon. Trois rivières y atteignent la mer ; l'Almyros, la plus importante, forme un petit port pour les barques de pêche et les bateaux d'excursion. Les boutiques se rangent autour de la place centrale, et les plages au sable étincelant s'étirent sur neuf kilomètres vers l'est, une autre plage encore, Kalyvaki, s'étendant de l'autre côté de la rivière. Tout le long de la côte se succèdent tavernes, restaurants et hôtels.
Il y a du romanesque dans une visite à la petite église blanche de Saint-Nicolas (Ekklisaki tou Agiou Nikolaou), posée sur un minuscule îlot rocheux devant l'embouchure et que l'on gagne par une étroite chaussée de pierre. Un marin la fit bâtir en accomplissement d'un vœu, pour la protection de tous ceux qui prennent la mer. La contrée, soit dit en passant, ne fut guère peuplée avant la fin du XIXe siècle – par crainte des incursions de pirates, mais aussi à cause des marais qui occupaient les embouchures. C'est seulement lorsque ceux-ci furent asséchés et que l'on planta les eucalyptus qui ombragent encore la place et bordent la route d'accès que des colons vinrent s'établir ici. Le lieu s'appela d'abord Almyroupoli ; en 1899, après la visite du prince Georges de Grèce, qui gouvernait la Crète autonome en qualité de haut-commissaire des grandes puissances, il reçut le nom de Géorgioupoli. Dans l'Antiquité, Amphimalla se trouvait sur cette baie : c'était l'un des ports de la cité de Lappa.
Ce lac est le seul lac naturel d'eau douce de Crète. Il se trouve à quatre kilomètres environ de Géorgioupoli, dans l'intérieur des terres, et à 47 kilomètres de La Canée, enchâssé dans les contreforts des Montagnes Blanches ; le gros village de Kournas, auquel il doit son nom, est perché sur une colline qui le domine.
Le lac de Kournas est relativement petit : il mesure au plus 1 087 mètres de long et 880 mètres de large, couvre une superficie d'environ 58 hectares et compte quelque trois kilomètres et demi de rives. Il est pour l'essentiel peu profond, quoiqu'il atteigne 22,5 mètres en son point le plus creux ; sa surface se situe à une vingtaine de mètres au-dessus de la mer. Son contour évoque une poire. Quand le niveau de l'eau baisse en été, de pâles grèves de sable émergent, et du flanc de la colline on distingue dans l'eau des anneaux de couleur qui vont du turquoise au bleu sombre. Des tavernes bordent la rive près de la route, et l'on y loue alors des pédalos, sur lesquels on glisse jusqu'aux tortues d'eau de la paisible rive sud ; le côté sud-ouest est préservé comme réserve naturelle.
L'unique lac naturel d'eau douce de l'île est mentionné dès l'Antiquité : Étienne de Byzance l'appelle Korésia (Korisia), nom lié à une ville antique, Korion, que l'on suppose s'être élevée dans le voisinage. Sur sa rive se serait trouvé un sanctuaire d'Athéna Korésia ; peut-être y vénérait-on aussi Hippos et Koré. De ces noms dérive l'ancien toponyme Hippokorona, devenu plus tard Apokoronas – le nom de tout le canton. Le lac reçut son nom actuel à l'époque de la domination arabe sur la Crète. On le rattache soit à un mot arabe signifiant « lac » ou « bassin », soit à une altération du grec « krounos », la source.
La légende populaire s'est emparée elle aussi du lac, qu'elle tient pour sans fond. Jadis, dit-on, un village se dressait ici. Une jeune fille blonde, pressée par son propre père, souhaita que le sol s'abîmât et qu'elle-même demeurât dans le lac à l'état d'esprit – sur quoi la terre trembla et l'eau recouvrit tout. Une autre version parle d'un déluge venu punir les péchés des habitants ; seule la fille du prêtre fut épargnée, et on la voit parfois assise sur un rocher du lac, peignant sa chevelure.
Le lac doit son existence à la karstification des montagnes calcaires. Dans ses eaux vivent des anguilles – autrefois ses hôtes les plus connus, bien que ce soient aujourd'hui les tortues d'eau qui retiennent l'attention –, ainsi que deux espèces de poissons plus rares, l'athérine et la blennie d'eau douce. Plus récemment s'y est ajoutée une espèce introduite, le poisson rouge, relâché par l'homme et non sans conséquences pour l'équilibre écologique. Étrangère également est la gambusie (Gambusia), jadis importée pour lutter contre les moustiques.
Parmi les reptiles, le lézard vert des Balkans et d'autres lézards attirent le regard, mais c'est surtout le cas de la rare émyde bicolore à cou rayé, qui, par les journées chaudes, se chauffe au soleil sur les pierres et les branches de la rive. L'avifaune comprend des colverts et des gallinules poules-d'eau, des hérons pourprés et des grandes aigrettes, des aigrettes garzettes, des fuligules milouins, des ibis falcinelles et des cormorans. La flore réunit des espèces qui ne se rencontrent qu'en Crète ou en Méditerranée orientale ; les collines environnantes sont couvertes d'un boisement clair de chênes et de maquis.
Le lac est alimenté par deux sources souterraines et par le ruissellement des pentes. La plus importante, Amati ou Mati – « l'œil » –, devient visible quand le niveau de l'eau baisse à la fin de l'été ; la seconde reste cachée sous l'eau. L'émissaire rejoint la mer à Géorgioupoli au bout de cinq kilomètres environ. Étape importante pour les oiseaux migrateurs, le lac a été intégré au réseau Natura 2000 et bénéficie d'une protection.