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Le lac de Kournas (Limni Kourna) occupe un creux parmi les collines de l’Apokoronas, au pied septentrional des Montagnes Blanches, à quatre kilomètres environ au sud de Georgioupoli et à deux kilomètres et demi du village de Kournas ; La Canée se trouve à quelque 43 kilomètres à l’ouest, Réthymnon à 20 kilomètres à l’est. C’est le seul lac naturel d’eau douce de Crète, et sa nappe immobile, qu’enserrent des oliveraies et des pentes basses tandis que le calcaire nu des montagnes se dresse à l’arrière-plan, compose un paysage de zone humide bien rare sur cette île sèche. Au gré de la lumière et de la profondeur, l’eau passe du turquoise pâle des rives à un bleu sombre au centre, teinte que renforcent les algues qui tapissent le fond ; par un matin calme, les montagnes s’y reflètent, et l’après-midi la brise venue de la mer en ride la surface.
Le lac est relativement petit et dessine une poire, ou, sur certaines cartes, un cercle presque parfait : sa plus grande longueur est de 1 087 mètres, sa largeur de 880 mètres, et sa superficie d’environ 579 stremmata, soit à peu près 57,9 hectares ou 0,58 kilomètre carré – pour un périmètre de quelque trois kilomètres et demi. La partie centrale est peu profonde, mais la profondeur maximale atteint 22,5 mètres. La surface se situe à une vingtaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. Comme les zones bleu sombre d’eau profonde apparaissent en anneaux concentriques, les gens du pays disaient autrefois le lac « sans fond ». Le niveau varie sensiblement avec les saisons : en hiver et au printemps, l’eau monte jusqu’aux marches qui descendent de la route, alors qu’à la fin de l’été elle a suffisamment baissé pour découvrir une large frange de sable blanc.
Le lac est né dans une dépression karstique : l’eau s’infiltre à travers le calcaire des Montagnes Blanches et resurgit dans la cuvette par des sources souterraines. Au sud-est se trouve la source Mati ou Amati – « l’œil » ; à la fin d’un été sec, quand le niveau baisse, son exutoire est parfois visible sur la rive, tandis qu’en hiver il est de nouveau noyé. La seconde source reste en permanence cachée sous la surface. Outre ces deux résurgences, le lac reçoit les eaux de ruissellement des collines environnantes ; en été, il contient encore quelque 7,5 millions de mètres cubes d’eau, et il constitue de fait un réservoir naturel pour la plaine de Georgioupoli, en contrebas.
Quand le niveau est haut, le Delfinas s’échappe du lac ; dans son cours inférieur, on l’appelle aussi l’Almyros. Au bout de cinq kilomètres environ, il atteint Georgioupoli et se jette dans la baie d’Almyros et la mer de Crète, après avoir longé les dunes de la plage de Kavros. Depuis 1962, un petit seuil aménagé à l’exutoire en régule le débit. Le lac de Kournas fait ainsi partie d’un ensemble humide plus vaste, qui comprend le fleuve, les sources proches de la côte, des terrains périodiquement inondés et les embouchures du Delfinas, du Kavros et du Mouselas.
Dans la géographie antique, le lac est associé au nom de Korisia (Korésia). Étienne de Byzance, le lexicographe du VIe siècle apr. J.-C., en fait mention ; à proximité, selon la tradition et des interprétations toponymiques plus tardives, s’élevait un sanctuaire d’Athéna Korisia, et l’on pense que la cité de Korion se trouvait dans le même canton, bien que son emplacement n’ait jamais été identifié. Les noms d’Hippos et de Koré sont eux aussi rattachés à Korisia, et de ce groupe de noms procède l’ancien nom régional d’Hippokorona, devenu avec le temps Apokoronas – le nom de tout le pays qui s’étend de la baie de Souda à Georgioupoli.
Le nom actuel de « Kournas » s’imposa à l’époque de la domination arabe sur la Crète, aux IXe et Xe siècles. On l’explique d’ordinaire par un mot arabe signifiant « lac », « bassin » ou « bain » ; une autre interprétation le rapproche du mot grec κρουνός – « source », « jet d’eau ». Les deux explications désignent la qualité essentielle du lieu : la présence constante de l’eau douce.
Anguilles, athérines et gobies d’eau douce peuplent ces eaux ; les anguilles, qui gagnaient autrefois le lac depuis la mer en remontant le Delfinas, y sont encore présentes en nombre appréciable. Ces dernières années, on a remarqué dans cet écosystème fermé des poissons rouges relâchés par des visiteurs, ainsi que la gambusie, introduite il y a longtemps pour lutter contre les moustiques. De telles introductions modifient la composition de la faune indigène et peuvent rompre l’équilibre du lac, car les nouveaux venus disputent leur nourriture aux espèces locales et s’attaquent à leurs alevins.
Sur les berges et dans les collines voisines vivent le lézard vert des Balkans, l’agame et une rare tortue d’eau bicolore que l’on peut observer dans les hauts-fonds par temps calme : il s’agit de l’émyde des Balkans (Mauremys rivulata), à la carapace olive à noirâtre, dont le cou et les pattes sont rayés de jaunâtre ; elle atteint une quinzaine de centimètres et se chauffe au soleil sur les pierres à demi immergées et les branches tombées. Couleuvres à collier et couleuvres tessellées chassent dans les roseaux. Parmi les oiseaux, on a recensé le canard colvert et le fuligule nyroca, les hérons pourpré et cendré, l’aigrette garzette, le fuligule milouin, l’ibis, la gallinule poule-d’eau et le cormoran ; hérons et cormorans se montrent surtout pendant les mois d’hiver, quand le lac est tranquille. La végétation riveraine comprend des espèces caractéristiques de la Crète et de la Méditerranée orientale – roseaux, joncs et platanes aux arrivées d’eau –, et les pentes sont couvertes de garrigue à chêne kermès et de maquis.
Le lac de Kournas est une halte pour les oiseaux migrateurs et appartient au réseau Natura 2000 sous le code GR4340022 ; il est en outre classé zone de protection spéciale pour les oiseaux. L’ensemble protégé englobe également les prairies humides attenantes et les secteurs littoraux de Georgioupoli. Ce statut ne signifie pas que la présence humaine soit interdite, mais il impose un régime dans lequel l’agriculture et le tourisme doivent préserver les habitats et la diversité des espèces. Les sujets d’inquiétude sont les déchets et les eaux usées du tourisme et de la construction, ainsi que les prélèvements d’eau pour l’irrigation, qui font baisser le niveau du lac précisément durant les mois où il est le plus fréquenté.
En été, le lac est animé par les excursionnistes : sur la rive nord-ouest s’alignent des tavernes, où l’on loue pédalos et canoës, et lorsque le niveau baisse apparaissent de pâles lisières de sable, tandis que se dessine un sentier qui fait le tour de l’eau – le circuit complet, trois kilomètres et demi environ, demande moins d’une heure en terrain facile, bien que la rive opposée soit malaisée et envahie de roseaux au printemps. De Georgioupoli, une route de campagne passe sous la route nationale pour rejoindre le lac, et en saison un petit train routier part de la station ; un parc de stationnement se trouve au-dessus des tavernes. C’est par les après-midi d’été, quand le soleil a chauffé les hauts-fonds toute la journée, que l’eau est la plus limpide et la plus tiède pour la baignade. Qui cherche le calme viendra de bon matin ou hors de la haute saison. La visite ne révèle pas seulement un paysage pittoresque, mais un système naturel cohérent où s’imbriquent eaux souterraines, fleuve, pentes boisées et voies de migration des oiseaux.