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Lissos – port antique, sanctuaire guérisseur et églises dans une baie solitaire

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Lissos : port antique et sanctuaire sur la côte sud

Lissos (Λισσός, ou Lisos) occupe la baie fermée d’Agios Kirikos, à trois kilomètres environ à l’ouest de Sougia et à 70 bons kilomètres au sud de La Canée. C’est aujourd’hui un site archéologique inhabité, avec une étroite bande de galets au bord de la mer, cerné de montagnes et accessible seulement à pied ou en bateau ; dans l’Antiquité, pourtant, s’élevait ici une ville portuaire, liée à Élyros et aux autres cités du sud-ouest de la Crète, et qui finit par surpasser en importance sa métropole des collines. La cité fut fondée à l’époque classique et prospéra jusqu’à l’Antiquité tardive ; sa position face à Cyrène, sur la côte libyenne, lui valut une place sur les routes commerciales de la Méditerranée. On gagne le site à pied depuis Sougia en une heure et demie environ, ou bien en bateau.

Lissos – port antique, sanctuaire guérisseur et églises dans une baie solitaire

La cité, les monnaies et la ligue des Montagnards

L’histoire de Lissos se laisse suivre à travers les inscriptions, les monnaies et les vestiges archéologiques. À l’époque hellénistique, au IIIe siècle av. J.-C., la cité était l’alliée de Magas, roi de Cyrène, et faisait partie du Koinon ton Oréion, la ligue des Montagnards, à laquelle appartenaient aussi Syia, Poikilassos, Tarra, Hyrtakina et Élyros. Parmi les villes côtières de ce littoral, Lissos semble avoir été la seule à frapper sa propre monnaie – signe d’indépendance politique et d’un commerce actif, soutenu par des flottes de négoce et de pêche. On y voit des images marines, un dauphin, une tête de femme et les attributs des Dioscures ; le culte de Diktynna tenait dans la cité une place particulièrement importante.

Les géographes anciens situent Lissos entre Syia et Kalamydè et la rattachent aux routes menant à Kantanos. Le port ne servait pas seulement au commerce et à la pêche : la principale source de richesse de la cité devint le sanctuaire d’Asclépios, où les malades affluaient de la Crète entière. La situation en bord de mer permettait aux pèlerins d’arriver des différentes parties de l’île comme des côtes voisines de la Libye.

L’Asclépiéion de Lissos

Le sanctuaire d’Asclépios date de l’époque hellénistique et fut dégagé par l’archéologue Nikolaos Platon au cours des fouilles de 1957 et 1958, qui révélèrent aussi le théâtre, l’aqueduc, le cimetière, les thermes et les basiliques paléochrétiennes. Dans la vallée subsistent le temple, la source, des bassins et des salles destinées à l’hébergement des pèlerins, ainsi que des thermes romains. Le petit temple dorique s’adosse à la pente ; son sol porte une mosaïque d’époque romaine, à motifs géométriques et à figures d’animaux, que l’on peut toujours voir en place. On trouva dans le temple de nombreux ex-voto et des sculptures d’Asclépios, d’Hygie et de Pluton, conservés aujourd’hui au Musée archéologique de La Canée ; à l’époque romaine, le sanctuaire fut réaménagé et reçut son nouveau pavement de mosaïque ainsi que des portraits de l’empereur Tibère et de Drusus. Par le nombre des sculptures découvertes, Lissos n’est devancée en Crète que par Gortyne. L’édifice n’a toujours pas fait l’objet d’une publication complète.

Des recherches plus récentes continuent de préciser le plan de la cité. De 2012 à 2015, une équipe de l’université d’Athènes, sous la conduite de Chrysanthos Kanellopoulos, a mesuré les nombreux éléments d’architecture épars du temple et les a relevés en trois dimensions, de sorte que chaque pierre a pu retrouver sa place d’origine. Dans les années 2020 – lors de la première fouille menée à Lissos depuis plus d’un demi-siècle, dirigée par Katerina Tzanakaki, de l’éphorie des antiquités de La Canée, et annoncée pour la première fois à l’automne 2022 –, les archéologues ont dégagé une partie d’un édifice public, sans doute un théâtre ou un odéon qui a pu servir également de bouleutérion : il en reste une partie de la scène, quatorze rangées de gradins et deux salles latérales voûtées, et le bâtiment remonte à l’époque romaine, entre le Ier et le IVe siècle apr. J.-C. La découverte montre que Lissos n’était pas seulement un sanctuaire et un port, mais une cité à part entière, pourvue d’une vie publique et d’organes d’autonomie.

Les trouvailles attestent les relations lointaines de Lissos : les formes du temple et les particularités artistiques des sculptures se rattachent à Cyrène, en Afrique du Nord, et à Alexandrie. Asclépios n’était peut-être pas la seule divinité principale du sanctuaire : des inscriptions indiquent une vénération particulière pour Diktynna, la déesse crétoise de la nature et de la chasse.

De l’époque romaine au siège épiscopal

Après son apogée hellénistique, la cité poursuivit son existence aux époques romaine et protobyzantine. Au temps de Hiéroclès, au VIe siècle, Lissos est mentionnée comme siège épiscopal. On voit sur le site les restes d’un petit théâtre, une nécropole, un aqueduc, des thermes et des maisons. Sur le versant ouest s’alignent les saisissants tombeaux romains voûtés en berceau, petites maisons des morts isolées les unes des autres – une cinquantaine d’entre eux jalonnent la falaise au sud-ouest. Auprès des édifices antiques subsistent les ruines de basiliques paléochrétiennes, découvertes en 1955, et l’église Agios Kirikos, toujours en usage, bâtie sur un lieu de culte chrétien plus ancien près de l’Asclépiéion ; un peu plus loin se dresse la chapelle de la Panagia, église voûtée à nef unique du XIVe siècle, qui occupe le sanctuaire de la seconde basilique et dont les murs incorporent des blocs de marbre et de calcaire provenant de l’église paléochrétienne et d’autres édifices publics antiques.

Lissos – port antique, sanctuaire guérisseur et églises dans une baie solitaire

Entre le VIIe et le IXe siècle, Lissos fut probablement abandonnée : la cité perdit son importance d’antan, les routes maritimes et la situation politique changèrent, et l’on attribue sa fin aux incursions des Sarrasins au IXe siècle. Sa mémoire ecclésiastique, toutefois, ne s’éteignit pas. L’église Agios Kirikos, construite à l’emplacement d’une basilique paléochrétienne du VIe siècle, conserve un fragment du pavement de mosaïque – l’un des témoins les plus éloquents de la communauté de l’Antiquité tardive – et possède ses propres fresques ; sous la chapelle de la Panagia, la mosaïque de la seconde basilique subsiste en assez bon état à une soixantaine de centimètres sous le sol actuel, et, à l’ouest, demeurent des traces de l’atrium et du baptistère. Le 15 juillet, fête de saint Cyr et de sa mère Julitte, les habitants de la contrée se rendent à pied et en bateau à la fête patronale, dans cette baie par ailleurs déserte.

Accès et visite

On se rend à Lissos à pied depuis Sougia par le sentier de montagne ; il faut environ quatre-vingt-dix minutes, ou deux heures en flânant, et, l’été, mieux vaut partir tôt le matin. La traversée en bateau est plus courte, une vingtaine de minutes, et dépend du temps qu’il fait. Il n’y a sur place ni habitat permanent ni eau, et la plage de galets offre une baignade au terme de la marche. Dans la vallée se découvrent tour à tour la baie, les ruines antiques, l’Asclépiéion, la nécropole, les thermes, les vestiges des basiliques et l’église Agios Kirikos – un seul et même paysage archéologique, où se nouent l’histoire du port, celle du culte guérisseur et celle du christianisme.