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Le gros village d’Agios Myronas (Άγιος Μύρωνας) se trouve à 18 kilomètres environ au sud-ouest d’Héraklion et s’étend sur deux sommets de colline voisins – ce qui lui valut d’être appelé par les Ottomans Tsatal Kiogiu, le « village aux deux cimes ». Il est situé à 340 mètres d’altitude environ, et le vaste panorama que l’on découvre de presque tous ses recoins embrasse les collines de Malévizi, la mer et le Psiloritis. Le recensement de 2011 dénombrait un peu plus de 600 habitants, celui de 2021 exactement 569 ; en 1837, on y comptait soixante-dix familles. Ils ont toujours vécu surtout de la vigne et du pressoir, ainsi que des raisins secs, des olives et d’un peu d’élevage. Le vin de Malévizi, négocié sous le nom de malvoisie dès l’époque vénitienne, est estimé dans toute la Grèce et à l’étranger – bien que les savants fassent aujourd’hui remonter le mot malvoisie au port péloponnésien de Monemvasia plutôt qu’à Malévizi, si attachée que soit la région à cette paternité.
Le village lui-même mérite d’être vu. Le séisme dévastateur de 1856 le réduisit presque entièrement en décombres, et avec lui les belles demeures d’un âge antérieur ; lors de la reconstruction, c’est la manière crétoise traditionnelle qui prévalut, avec ses murs de moellons, ses passages voûtés et ses étroites ruelles pavées de galets. Dix ans plus tard seulement, le 4 novembre 1866, Reşit Pacha fit de nouveau dévaster la localité pendant la grande révolte crétoise, profanant ses églises et incendiant les maisons, car sa forte position naturelle avait fait d’Agios Myronas un refuge des insurgés. Des années qui suivirent datent les fontaines de pierre de 1906 et l’horloge de l’école, de 1900, dont le mécanisme venait de Gênes et fut offert par un villageois émigré en Argentine – elle demeure à ce jour un emblème du village.
La contrée est habitée depuis les temps les plus reculés. Ici s’élevait l’antique cité de Rhaukos (Ραύκος), cité-État indépendante et puissante, qui frappait sa propre monnaie, et que la tradition locale range parmi les cent villes de la Crète homérique et envoie à la guerre de Troie reconquérir la belle Hélène. Le Périple du Pseudo-Scylax nomme Rhaukos au sud de Cnossos ; des auteurs plus tardifs, Élien et Diodore entre autres, la mentionnent aussi. La cité était l’alliée de Gortyne et la rivale de Cnossos et de sa voisine Lykastos. Selon Polybe, elle fut prise en 166 av. J.-C. par Cnossos et Gortyne agissant de concert, et son territoire partagé entre les vainqueurs. Le site n’a jamais été fouillé de façon systématique ; ce que l’on en sait provient de découvertes fortuites – monnaies de la cité, nombreuses inscriptions, céramiques et vases grecs et romains, pierres sculptées, ainsi qu’une tombe à chambre du Minoen récent contenant quatre sarcophages d’argile. La tradition fait remonter les trouvailles les plus anciennes à 1900 av. J.-C. environ. Elles sont conservées au Musée archéologique d’Héraklion. La localité aurait porté le nom de Rhaukos jusqu’au IVe siècle apr. J.-C., époque où elle fut rebaptisée en l’honneur de saint Myron. Le nouveau nom apparaît pour la première fois par écrit dans un contrat de 1281, et le recensement vénitien de 1583 inscrit le village sous le nom de « Samiro », avec 254 habitants.
L’église cathédrale dédiée au saint fut bâtie à côté de la grotte où il priait. Il avait demandé à être enseveli dans son lieu natal ; ses reliques y furent apportées, et c’est de lui que la localité tira son nom. Les ossements de saint Myron passent pour accomplir des prodiges aujourd’hui encore ; bien des gens attestent qu’ils ont recouvré la santé auprès de son tombeau, et les fidèles rapportent que les reliques exhalent un parfum semblable à celui du myron, le saint chrême. En mai 2014, le tombeau fut ouvert, après que le saint fut, dit-on, apparu à plusieurs reprises à trois personnes pour le demander ; sous une dalle de marbre, on trouva plus de deux cents fragments d’os.
L’édifice repose sur les fondations d’une basilique paléochrétienne, dont subsistent le grand arc du sanctuaire et le synthronon – le banc à gradins de l’évêque et de son clergé. Sa forme actuelle, celle d’une église en croix inscrite dont la coupole s’appuie sur quatre supports, est datée d’après son architecture du XIIe siècle, époque où, après la reconquête byzantine de la Crète en 961, le siège des évêques de Cnossos aurait été transféré ici, sur la hauteur. Plus tard fut ajouté un narthex tripartite, qui ouvre sur les nefs par trois arcs, et au XIXe siècle le mur ouest fut renforcé afin de pouvoir porter le grand clocher-mur à deux arcades. Les peintures murales de l’intérieur sont modernes. Au sud-est s’est conservé un arcosolium, niche funéraire voûtée que l’on vénère comme le lieu de repos de l’évêque et qui semble avoir été en relation avec l’ermitage situé au-dessous.
De la cour intérieure de l’église, le chemin descend le versant ouest jusqu’à une petite grotte rocheuse située directement sous l’édifice, du côté nord-ouest du village, non loin de la place principale. C’est le véritable germe du sanctuaire : un lieu sanctifié par la présence de saint Myron et aménagé plus tard en chapelle. C’est là que l’évêque aurait passé la plus grande partie de sa vie ascétique.
Pour entrer dans la grotte, on descend trois marches jusqu’à une salle exiguë, presque circulaire. À gauche, à un demi-mètre environ au-dessus du sol, s’élève une petite saillie de rocher qui, dit la tradition, servait au saint de maigre couche. Des pierres gisent alentour, et l’on distingue dans le sol trois creux ; c’est dans celui du milieu que s’amasse toujours l’eau sainte. Dans une niche du rocher, au-dessus d’un petit autel, est placée l’icône du saint, devant laquelle une lampe brûle en permanence.
D’innombrables personnes ont puisé l’eau sainte au fil des siècles, et pourtant elle ne s’épuise jamais – à l’étonnement des villageois comme des pèlerins. Nul n’y a encore trouvé d’explication – et l’on admet au village, avec sérénité, qu’en matière de foi tout n’est pas accessible à l’entendement humain. On dit aussi, cependant, qu’il y eut des visiteurs pour qui le creux ne donna pas d’eau du tout.
Deux explications ont cours. Selon la première, l’eau sourd directement du tombeau du saint – ce que les recherches entreprises à cette fin n’ont pas permis de confirmer. Selon la seconde, l’humidité de la grotte augmente le jour de la fête du saint, à l’instant même où l’on lit l’Évangile, puis se rassemble dans la petite vasque.
Quelle que soit l’explication que l’on préfère, en toute saison quiconque passe peut puiser un peu de cette eau avec la louche à long manche qui se trouve là, et – c’est ce que croient les pèlerins – en éprouver l’effet miraculeux. Certains parlent même de trois cuillères de longueurs différentes – une courte, une moyenne et une longue –, parmi lesquelles chacun choisit celle qui correspond à la mesure de sa foi.
Il y a aussi un fait plus récent. Le père Nikolaos Kritsotakis, qui dessert l’église depuis 1997, fut témoin d’une chose inexplicable. Lorsque les sacristains décidèrent de débarrasser le creux des menus objets qui y étaient tombés et de l’huile des lampes, ils vidèrent entièrement la vasque et la lavèrent à fond. À leur stupeur, ils la retrouvèrent peu après de nouveau pleine – et d’une eau plus abondante qu’auparavant.
On place sa naissance vers l’an 250 et sa mort – la koimesis, la « dormition », comme dit l’Église – vers 350. Il monta sur le trône épiscopal de Gortyne, alors capitale et siège métropolitain de l’île, à une date comprise entre 320 et 330 environ. Myron naquit à Rhaukos de parents nobles et pieux. Sa naissance et son enfance tombèrent dans les dures années de la persécution de l’empereur Dèce (249-251) ; ses parents n’en mirent que plus de zèle à l’élever droitement et à le préserver de l’idolâtrie du temps. Dès l’enfance, on pouvait deviner quelle voie il suivrait au sein de l’Église : il était sensé et pondéré, fuyait les frivolités de son âge et obéissait à ses parents. Sa bonté naturelle et son don des miracles, dont on rapporte bien des récits, se manifestèrent de bonne heure. Le plus connu est le miracle des raisins et du vin.
La tradition rapporte qu’un jour Myron distribua aux pauvres tous les raisins des vignes de sa famille. Sa mère lui en fit reproche : on avait peiné dans la vigne une année entière, et voilà qu’il ne restait plus un grain pour faire le vin. Il ne discuta pas et dit seulement : « Dieu a gardé quelque chose pour nous aussi, mère. » Puis il sortit et trouva sur les ceps une unique grappe de trois grains. Il la rapporta à la maison et la déposa dans une coupe. Aussitôt le moût se mit à couler, et il coula jusqu’à ce que les tonneaux de la famille et de tout le village fussent pleins. Dans un pays de vin comme Malévizi, on comprend sans peine pourquoi, de tous les récits, c’est encore celui que l’on raconte le plus volontiers.
Devenu adulte, Myron travailla la terre, et tout ce qu’elle lui rapportait, il le donnait aux pauvres. Dans cette période de sa vie aussi, il aida chacun du mieux qu’il put : il nourrissait les affamés, vêtait ceux qui étaient nus, prenait soin des veuves et des orphelins, offrait un abri aux étrangers et assistait quiconque était dans le besoin. Des épisodes de ces années sont caractéristiques de sa tournure d’esprit, et l’un d’eux s’est particulièrement gravé dans les mémoires.
Un soir, le saint apprit que des voleurs étaient venus dérober le blé de son aire à battre. Ils le croyaient endormi. Ils remplirent leurs sacs, chacun aida le suivant à hisser la charge sur son épaule, et ils s’en allèrent. Mais il ne restait personne pour aider le dernier, qui s’évertuait en vain à soulever le lourd sac. Alors le saint se leva et, de ses propres mains, posa le sac sur l’épaule de l’homme. « Que Dieu te pardonne », dit-il seulement – et le voleur reprit son chemin, bouleversé.
Quand Myron fut en âge de se marier, il prit une épouse pieuse et fidèle. Elle mourut toutefois peu après, et lui, délivré des liens du mariage, se consacra tout entier à Dieu. Chaque jour il lisait les Saintes Écritures, jeûnait et priait, sans se relâcher dans ses œuvres de charité. Sa vertu étant devenue notoire, il fut ordonné d’abord lecteur, puis prêtre. Dans les années qui suivirent, sous Constantin le Grand, quand les persécutions eurent cessé, il se voua avec plus de zèle encore à l’annonce de l’Évangile – moins par la parole que par ses actes et son exemple.
Sa renommée se répandit ainsi rapidement dans l’île entière. À la mort de l’évêque de Crète, tous – clergé, dignitaires et peuple – se tournèrent vers lui et le supplièrent de prendre la charge de leurs âmes ; il ne céda qu’à contrecœur. Myron fut sacré évêque de Crète et, dans cette fonction, poursuivit ses miracles et ses œuvres de miséricorde, parcourant régulièrement son diocèse pour veiller aux besoins de son troupeau. Lors d’un de ces voyages en direction de Cnossos, raconte-t-on, il trouva le fleuve Triton en crue ; il pria, frappa l’eau de son bâton, et un passage s’ouvrit, par lequel lui et ses compagnons traversèrent à pied sec. Il aurait vécu une centaine d’années. Il laissa une œuvre pastorale immense, qui a montré à des centaines de personnes, depuis ce temps jusqu’au nôtre, le chemin d’une vie chrétienne.
La vénération du saint ne prit pas fin avec sa mort. On se transmet au village des récits de faits qui se seraient produits dans son église durant les siècles de domination étrangère ; plusieurs nous sont parvenus avec des dates et des noms – une institutrice du village, Eleftheria Linardaki, fut de ceux qui les mirent par écrit – et ils font partie intégrante de ce que l’on raconte à la fête patronale. L’un des plus sombres relate comment des hommes venus piller le tombeau du saint en 1861 furent trouvés morts en l’espace de quelques jours.
En 1826, des Turcs du Megalo Kastro, le « Grand Château », comme on appelait alors Héraklion, partirent sous les ordres de Hasan Pacha pour une expédition punitive contre les villages de la province de Malévizi. Nombre d’habitants furent faits prisonniers, amenés à Agios Myronas et retenus sur le toit en terrasse d’une maison voisine de l’église. Le lendemain, on devait les conduire à la ville, les uns pour être tués, les autres pour être vendus comme esclaves. Afin que nul ne s’échappât, la garde fut doublée pour la nuit. Toute la nuit, les prisonniers prièrent et appelèrent le saint à leur secours. À minuit, une lumière aveuglante parut dans le ciel, et ce fut comme si des langues de feu descendaient et restaient suspendues au-dessus de l’église. En même temps éclatèrent le tonnerre et un vacarme assourdissant. Les Turcs se crurent cernés par une armée chrétienne et s’enfuirent, pris de panique ; les villageois accoururent et libérèrent les prisonniers, qui rendirent grâce au saint de leur délivrance.
Hüseyin Aga d’Archanès, qui avait pris part à bien des massacres de chrétiens, devint aveugle. Aucun guérisseur ni aucun médecin n’avait pu le secourir ; il finit donc par ne plus leur demander de remède, entra dans l’église et s’agenouilla devant le tombeau du saint. Il resta à genoux pendant toute la liturgie. Tandis que le prêtre lisait l’Évangile, l’aveugle s’écria : « Gloire à Dieu, et grâces soient rendues au saint vieillard – je vois. » Après l’office, l’aga descendit dans la grotte où le saint s’était jadis retiré, se lava les yeux et fut entièrement guéri. Dès lors et jusqu’à sa mort, en 1859, il vint très souvent au village et à l’église, apportant des offrandes.
Les Ottomans utilisaient l’église du saint comme dépôt de vivres et de matériel de guerre et avaient posté une garde devant elle. Une nuit, pourtant, le tonnerre éclata, accompagné d’un bruit effroyable. Les villageois, réveillés en sursaut, coururent à l’église, d’où venait le tumulte. Là, ils virent les gardes turcs s’enfuir et les entendirent crier que l’evliya – le mot turc qui désigne un saint – les poursuivait, un vieillard à barbe blanche, tout vêtu d’or. Le lendemain, les Turcs retirèrent de l’église leurs dépôts militaires et la rendirent aux chrétiens pour le libre exercice du culte.
À l’été 1861, Georgios Kolyvakis, d’Héraklion, vint à Agios Myronas avec sa femme, Marigo. D’après les médecins, elle souffrait d’une grave affection nerveuse. Pendant leur séjour au village, son état empira, et sa famille, espérant dans la vertu guérisseuse du saint, la conduisit à son église. Cinq jours durant, les prêtres prièrent auprès du tombeau avec beaucoup de villageois et célébrèrent chaque jour la Divine Liturgie ; pendant tout ce temps, un parfum merveilleux s’exhalait de la tombe et emplissait l’église entière. Le mercredi soir, le saint apparut à la malade et lui dit que le vendredi elle serait délivrée de l’esprit mauvais. Le vendredi, au moment où le prêtre prononçait dans la liturgie les mots « Exairetos … » – « En particulier pour notre toute sainte Souveraine … » –, la femme poussa un grand cri, chancela et tomba à terre comme morte. Au bout d’un moment, elle se releva, parfaitement rétablie, loua Dieu et remercia le saint de sa guérison.
La légende s’attache au ravin du Dragon (Charadra Drakos), près du village, où l’on entend par grand vent un grondement sourd qui rappelle le rugissement d’un dragon. D’après le récit, la bête dévorait les gens et les animaux qui s’égaraient dans le ravin. Un dimanche, elle parut alors que l’évêque célébrait dans l’église du Christ Sauveur ; Myron envoya son diacre lui ordonner, au nom du Christ, de s’immobiliser, et seule la crosse épiscopale du saint la dompta. Il lui lança une pierre, une grêle de pierres suivit, et elle fut changée en rocher – une grande masse, que l’on appelle toujours le Drakos et qui couvre un millier de mètres carrés. La paroi rocheuse du ravin ressemble en effet au corps raidi d’un dragon – mais sans tête. Celle-ci, poursuit le récit, se détacha du corps et fut pétrifiée dans la grotte même où le saint vivait en ascète : dans les saillies de la paroi, au-dessus de la source, on devine tout juste les yeux et les naseaux du dragon. Les villageois lisent aussi le temps dans le rocher ; son grondement est pour eux l’annonce d’un changement, de petites bulles blanches, pareilles à de l’écume, dans ses fissures présagent la pluie, et un bruit étrange venu de l’intérieur annonce un hiver rigoureux.
Le 8 août, jour du saint, Agios Myronas célèbre l’une des plus grandes fêtes religieuses de Crète. Dès la veille, les pèlerins affluent de toute la province pour les vêpres, vénèrent les reliques et descendent à la grotte. La fête s’inscrit dans les « Raukeia », semaine de manifestations culturelles qui se tient du 1er au 8 août, organisée par l’association culturelle du village et dont le nom rappelle l’antique Rhaukos : concerts, soirées de danse au son de la musique crétoise et expositions animent les ruelles. Qui vient à une époque plus calme trouvera au village des kafenia et des tavernes, le vin des vignerons du lieu et les produits de la coopérative de femmes « Melissanthi » ; l’église est en règle générale ouverte pendant la journée.