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Tout le territoire des gorges (Φαράγγι της Σαμαριάς) est placé sous stricte protection en tant que réserve naturelle. On le dit souvent le plus beau paysage de toute la péninsule balkanique – verdict que l’on comprend d’emblée, au premier regard plongé dans les profondeurs depuis Xyloskalo.
Les gorges sont parmi les plus vastes d’Europe. De l’entrée à la sortie du parc national, on compte environ 13 kilomètres, et 16 jusqu’à la mer ; la dénivellation entre les sommets environnants et la côte approche les 2 000 mètres. Dans leur plus grande largeur, les gorges mesurent quelque 150 mètres. Des parois verticales tombent de 400 mètres et davantage, d’innombrables grottes s’ouvrent dans le roc, et partout jaillissent des sources. La végétation luxuriante des pentes comprend environ 450 espèces de plantes, dont beaucoup ne se rencontrent qu’en Crète – le diktamos, par exemple, le dictame de Crète, qui pousse dans les fissures du rocher, ou l’abelitsia, un zelkova des premiers âges. Pins de Calabre et puissants cyprès composent la forêt, dont le bois aurait été prisé dès l’époque minoenne ; plus bas, platanes et lauriers-roses bordent le torrent. La faune est riche elle aussi : avec un peu de chance, on aperçoit sur les hauts escarpements le rare kri-kri, que les Crétois appellent agrimi ; des blaireaux vivent près des torrents de montagne, martres et belettes filent sans crainte à travers les gorges, et faucons et aigles tournoient dans le ciel, parfois aussi le gypaète barbu. La traversée n’est autorisée que du début de mai à la fin d’octobre ; par temps de pluie, lorsqu’il y a danger de chutes de pierres, ou par forte chaleur, les gorges sont fermées sans préavis même durant cette saison. Un jour ordinaire, quelque 800 personnes les parcourent, plus de 2 000 les jours de plus grande affluence.
Xyloskalo. La descente commence sur le rebord sud du plateau d’Omalos, à Xyloskalo, à 1 227 mètres d’altitude. Le nom signifie « escalier de bois » : autrefois, seuls des troncs d’arbre fichés dans le roc aidaient les habitants à franchir le passage le plus raide. Une vue magnifique s’ouvre d’ici – à l’est sur les Montagnes Blanches, au sud sur le Gigilos, haut de plus de 2 000 mètres, à la cime grise et nue, dont la légende fait le trône de Zeus, tandis que, tout en bas, ses flancs se fondent dans des creux densément boisés. Le sentier est consolidé par des rondins et garanti par une rampe de bois, de sorte que la descente sur les rochers escarpés est sans danger. En lacets serrés, on perd vite de l’altitude : sur les premiers kilomètres, en une bonne heure, le sentier descend de près de 600 mètres. Personne n’aura soif – de nombreuses sources d’une eau cristalline jalonnent le chemin, les premières étant Neroutsiko, à 1,7 kilomètre du départ, et Riza Sykias, à 2,8 kilomètres, où se trouve une table de pique-nique.
Puis, tout à coup, à 3,7 kilomètres, on se trouve dans une petite clairière devant la chapelle Saint-Nicolas (Agios Nikolaos), entourée de pins et de cyprès séculaires qui comptent parmi les plus puissants de l’île. L’endroit était déjà sacré dans l’Antiquité : des fouilles menées ici en 1991 ont mis au jour les vestiges d’un sanctuaire de plein air, dont le mobilier date pour l’essentiel de l’époque romaine ; certains voudraient y situer la ville antique de Kaino, que le mythe rattache à la déesse Britomartis. On y trouve une source, un poste de gardes et des toilettes.
Samaria. En continuant de descendre, après les haltes de Vrysi et de Prinari, on entend gronder le torrent tout en bas, on atteint un pont de bois et l’on entre dans le village de Samaria, situé à mi-parcours à peu près, à 7,1 kilomètres de Xyloskalo. Il n’a plus d’habitants : lorsque les gorges furent déclarées zone protégée, en 1962, les dernières familles, qui vivaient du bois, du miel et de leurs troupeaux, furent relogées ailleurs. Les maisons remises en état abritent aujourd’hui les gardes du parc et un poste de premiers secours. Deux églises subsistent, celle du Christ et celle de la bienheureuse Marie l’Égyptienne (Ekklisia tis Osias Marias). La seconde mérite tout particulièrement la visite : bâtie en 1379, elle conserve des fresques de la Renaissance paléologue, dernière floraison de l’art byzantin. C’est d’elle – « Osia Maria » devint « Sia Maria » dans le parler populaire – que le village et les gorges tiennent leur nom. Les icônes anciennes et extrêmement précieuses des deux églises sont gardées sur la Sainte Montagne de l’Athos.
Sideroportes. Au-delà du village abandonné, le sentier continue de serpenter vers le bas entre des parois rocheuses hautes de 300 à 400 mètres, franchissant plusieurs fois le torrent sur des pierres de gué et de petites passerelles. De vieux arbres des essences les plus diverses se pressent au bord du chemin ; la source dite Nero tis Perdikas, « l’eau de la perdrix », se présente à 8 kilomètres environ, et à Kefalovrysia les platanes sont particulièrement beaux. Enfin le sentier mène au point le plus étroit des gorges, les Sideroportes – les « Portes de fer ». Les parois s’y élancent à près de 300 mètres ; leur couleur brunâtre, qui évoque la rouille, aurait valu son nom à l’endroit. Très haut au-dessus des têtes, les rochers se touchent presque, et du ciel il ne reste qu’une mince bande bleue.
Une fois franchies les Portes de fer, on débouche dans une clairière pittoresque, au milieu de laquelle se dresse un olivier séculaire, entouré de chênes, de pins et de cyprès comme un seigneur de ses gardes. La dernière des haltes du parc, Christos, avec une petite chapelle et l’ultime source, se trouve sur ce tronçon. Les gorges s’élargissent à présent, le sentier se fait de plus en plus doux et conduit vers la mer. À la sortie se trouve un second village déserté, le vieil Agia Rouméli. Une crue du torrent le frappa durement dans les années 1950 ; en 1962, les derniers habitants s’installèrent 2,5 kilomètres plus bas, tout au bord de la côte. Ici encore, deux églises byzantines méritent la visite, dont l’une a gardé un sol pavé de mosaïque. Un peu plus loin subsistent les restes d’un fortin de garde turc. Après 2,5 kilomètres encore, les gorges prennent fin – devant soi s’étend le village d’Agia Rouméli.
Agia Rouméli est un petit village de pêcheurs, à l’écart de tout ; la communauté comptait 78 résidents au recensement de 2021. Par voie de terre, on n’y accède qu’à travers les gorges ; le lien avec le monde est assuré par de petits navires qui viennent de Chora Sfakion, de Paléochora et de Sougia, et font escale à Loutro en chemin. C’est à bord de l’un d’eux que s’effectue le retour. Le village occupe l’emplacement de la cité antique de Tarra, qui frappait sa propre monnaie : on y voit la tête d’une chèvre sauvage percée d’une flèche, et une abeille – emblèmes de la chasse, des troupeaux et de l’apiculture dont vivait la cité. Tarra possédait des temples dédiés à de nombreuses divinités ; la déesse principale passait cependant pour être Britomartis, protectrice des troupeaux, et son sanctuaire était le plus magnifique. Après l’arrivée des Romains, veut la tradition, temple et déesse furent rebaptisés Roumilia – Plutarque connaît une déesse romaine de ce nom, protectrice des troupeaux. Le nom resta et devint à l’époque chrétienne Agia Roumilia, finalement Agia Rouméli ; une autre explication le fait dériver de l’arabe. Le village connut un rude XIXe siècle : en 1867, des soldats turcs tentèrent de forcer le passage en remontant les gorges, n’y parvinrent pas et, à défaut, incendièrent Agia Rouméli.
Sur la rive droite du torrent, qui rejoint ici la mer, on voit encore les restes du temple d’Apollon Tarraios. Selon le mythe, Apollon et Artémis trouvèrent refuge à Tarra après que le dieu eut tué le Python à Delphes, et y furent purifiés par le devin Karmanor. Au même endroit s’élève l’église de la Panagia, avec une mosaïque datée du XVe siècle ; l’église fut édifiée sur une basilique paléochrétienne et sur les fondations du sanctuaire antique. Quiconque gravit la colline à l’ouest, au-dessus du village, jouit du sommet d’une vue superbe sur le débouché des gorges et se trouve du même coup devant les ruines de la forteresse turque. Il vaut aussi la peine de marcher 3,5 kilomètres vers l’est, le long de la plage, jusqu’à la petite baie de Saint-Paul (Kolpos tou Agiou Pavlou), avec l’église byzantine du même nom. Elle fut bâtie en mémoire de la tradition selon laquelle l’apôtre Paul aborda en ce lieu ; la tradition attribue ce petit édifice en croix inscrite à l’ermite crétois Jean Xenos.
La randonnée demande en moyenne de cinq à sept heures, selon l’expérience et la condition physique.
Les marcheurs aguerris couvrent la distance en trois heures environ – mais rien n’oblige à se presser. Qui se hâte manque les chèvres sauvages sur les parois et le jeu des couleurs dans la roche.
Le parcours est jalonné de huit haltes – Neroutsiko, Riza Sykias, Agios Nikolaos, Vrysi, Prinari, Samaria, Nero tis Perdikas et Christos – où l’on peut reprendre haleine, boire de l’eau, utiliser les toilettes ou simplement jouir de la vue. On trouve de l’eau potable aux haltes ; une seule bouteille, que l’on remplit, suffit. Ce qui est indispensable, en revanche, ce sont de solides chaussures qui accrochent bien, un chapeau et une protection solaire, car la partie basse de l’itinéraire est en plein soleil. Passer la nuit, allumer du feu, se baigner dans le torrent, boire de l’alcool et cueillir des plantes sont interdits dans le parc national, et l’on doit remporter ses déchets.
L’entrée coûte cinq euros par personne. Il faut conserver le billet : il est contrôlé à la sortie. L’accès est possible dès 7 heures du matin, et un départ matinal est conseillé : il évite la foule, dense surtout en juillet et en août, et laisse tout le temps de photographier, de regarder et de s’arrêter aux nombreuses haltes. Du reste, les gorges peuvent fort bien prendre plus de temps que prévu – le départ matinal donne la marge nécessaire à qui ne veut pas être bousculé et doit attraper le bateau de l’après-midi à Agia Rouméli. De la sortie du parc au port, il reste un peu moins de trois kilomètres, que ceux qui en ont assez peuvent parcourir dans une petite navette, pour un prix modique ; au village attendent des tavernes, et une plage de galets où rafraîchir ses jambes lasses dans la mer de Libye.