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Le lac de Kournas (Λίμνη Κουρνά) est l’unique lac naturel d’eau douce de Crète. Il se trouve dans l’est du district régional de La Canée, dans la contrée de l’Apokoronas, à quatre kilomètres environ à l’intérieur des terres depuis Georgioupoli, au pied des derniers contreforts nord des Montagnes Blanches ; La Canée est à quelque 45 kilomètres à l’ouest, Réthymnon à une vingtaine à l’est. De la route côtière, rien ne le laisse deviner : ce n’est qu’au-delà des dernières oliveraies que s’ouvre la cuvette où l’eau passe, selon l’heure et la profondeur, du turquoise pâle à l’émeraude et au bleu profond, les coteaux se reflétant sur sa surface d’ordinaire sans une ride. Les tons les plus sombres viennent des algues qui tapissent le fond.
Le lac de Kournas est relativement petit : sa plus grande longueur est d’environ 1 087 mètres, sa plus grande largeur de quelque 880 mètres. Il couvre 579 stremmata, soit un peu moins de 58 hectares, et l’on compare souvent son contour à une poire. Il est peu profond sur de longues étendues, mais on a mesuré 22,5 mètres au point le plus bas – le fond du lac s’y trouve au-dessous du niveau de la mer, puisque la surface n’est qu’à une vingtaine de mètres d’altitude. En été, le bassin contient environ 7,5 millions de mètres cubes d’eau. Un étroit sentier longe la rive sur une certaine distance ; le tour complet, de 3,5 kilomètres environ et d’un peu moins d’une heure de marche, n’est possible qu’aux basses eaux, car en hiver et au printemps une partie des berges est submergée.
Le lac était connu dans l’Antiquité : le lexicographe Étienne de Byzance le mentionne au VIe siècle sous le nom de Korisia. Un ancien sanctuaire d’Athéna Korisia se serait élevé dans ces parages ; peut-être y vénérait-on aussi Hippos et Koré. De ces noms serait né le vieux toponyme Hippokorona, altéré plus tard en Apokoronas. Le lac reçut son nom actuel à l’époque de la domination arabe sur la Crète. Certains le font remonter à un mot arabe, kurna, qui désigne un « lac » ou un « bassin », un « lieu de bain », d’autres à un remaniement du grec « krounos » (source). Au-dessus du lac, à dix minutes de voiture environ vers le sud, se trouve le village du même nom, Kournas, depuis la lisière duquel on voit l’eau reposer comme au fond d’une jatte.
Comme il arrive si souvent pour les eaux dormantes et profondes, la croyance populaire explique la formation du lac par un châtiment. Selon un récit, les habitants d’un village qui s’élevait jadis en cet endroit menaient une vie si dissolue que Dieu envoya pluie et tempête des jours durant, jusqu’à ce que le village sombrât sous les flots. Seule la fille du pope fut épargnée ; on dit qu’elle est encore assise aujourd’hui sur un rocher du lac, à peigner sa chevelure, esprit gardien des lieux. L’autre conte parle d’une jeune fille blonde que son propre père poursuivait de ses assiduités et qui, dans sa détresse, souhaita que la terre s’ouvrît, que tout se changeât en lac et qu’elle en devînt elle-même l’esprit. Le sol trembla, et le vœu fut exaucé. Les anciens disaient le lac « sans fond », et l’on raconte encore qu’en certains endroits personne n’en a jamais touché le lit.
Le lac est né de phénomènes karstiques. Ses eaux abritent des anguilles et deux espèces rares de poissons : l’athérine (en grec atherina) et la blennie fluviatile, petit poisson de fond que l’on ne rencontre qu’en de rares endroits de Grèce. Plus récemment, le poisson rouge y est arrivé en espèce introduite – conséquence d’une intervention humaine qui met à mal l’équilibre écologique. Étrangère elle aussi, la gambusie (Gambusia) fut jadis lâchée pour limiter les moustiques. Des tortues d’eau se chauffent sur les berges, d’inoffensives couleuvres aquatiques chassent sur les hauts-fonds et des crabes d’eau douce vivent parmi les pierres, tandis que dans les roseaux de nombreux oiseaux d’eau et migrateurs font halte et hivernent – canards, foulques, poules d’eau, hérons et cormorans. C’est pourquoi le lac appartient au réseau européen d’espaces protégés Natura 2000 et est classé zone de protection spéciale pour les oiseaux ; la rive sud-ouest est maintenue en réserve naturelle.
Sur la rive nord, là où s’achève la route goudronnée venant de Georgioupoli, s’alignent des tavernes dont les terrasses surplombent l’eau ; on y loue des pédalos et des canoës pour glisser jusqu’aux criques plus tranquilles de la rive sud, et l’on trouve sur le sable parasols et chaises longues. Des autocars desservent aussi le lac en saison. La baignade est autorisée, et l’eau est en été d’une agréable fraîcheur. Le meilleur moment est la matinée ou la fin de l’après-midi, quand les autocars d’excursion sont repartis et que la lumière exalte au mieux les couleurs de l’eau ; au printemps, le lac est au plus haut, à la fin de l’été les rives sablonneuses sont les plus larges. Qui veut goûter le lac comme un milieu naturel laisse en paix tortues et oiseaux d’eau, ne nourrit pas les poissons et remporte ses déchets – l’équilibre fragile de cette petite étendue d’eau souffre déjà bien assez de l’affluence.