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Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

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Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Phaistos la grande

Le palais de Phaistos (Φαιστός) fut l'un des quatre grands centres de la civilisation minoenne, et le plus important d'entre eux dans le sud de la Crète. Il se trouve à quelque 62 kilomètres au sud-ouest d'Héraklion, sur une colline haute d'une centaine de mètres, à la lisière occidentale de la fertile plaine de la Messara – l'extrémité orientale d'une ligne de crête, en réalité –, au-dessus du fleuve Géropotamos, le Léthaios de l'Antiquité. De là, le regard porte au nord jusqu'au Psiloritis, l'antique mont Ida, au sud jusqu'aux monts Astéroussia, et à l'est jusqu'au massif du Lassithi ; au loin, à moins de six kilomètres, scintille la mer de Libye. Phaistos tenait sous sa coupe les villes portuaires de Kommos et de Matala, par où transitait le commerce avec l'Égypte et la Méditerranée orientale, et le palais plus modeste d'Agia Triada ne s'élève qu'à trois kilomètres environ, sur la même crête. Des hommes s'étaient établis sur la colline dès 3600 av. J.-C. environ, bien avant qu'aucun palais n'y fût bâti. Depuis juillet 2025, le palais fait partie du bien inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO sous le nom de « Centres palatiaux minoens », avec Cnossos, Malia, Zakros, Zominthos et Kydonia.

Situer sur la carte

Introduction

Repères : ce que l'on sait du disque de Phaistos

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Le Disque fut découvert le 3 juillet 1908 dans la pièce 8 de l'édifice 101, dans la partie nord-est de la colline du palais. Ce disque d'argile cuite, d'environ 16 centimètres de diamètre, porte 241 empreintes – certains décomptes en trouvent 242 –, formées de 45 signes différents ; elles ont été imprimées sur les deux faces à l'aide de poinçons, en spirale. Le Disque est conservé au Musée archéologique d'Héraklion. Ni sa destination ni sa langue n'ont été élucidées ; les interprétations qui en font un hymne, un calendrier ou une formule magique restent donc des hypothèses.

Repères : pourquoi Talos n'est pas une intelligence artificielle

Talos est le gardien de bronze mythique de la Crète, non la description historique d'une machine. La comparaison avec un robot aide le lecteur moderne à se figurer une sentinelle agissant d'elle-même. Mais le récit antique parle d'une origine divine, de l'ichor, le sang des dieux, et d'un unique point vulnérable à la cheville – non de code informatique ni d'énergie électrique.

Vers 1900 av. J.-C., alors que l'histoire des hautes cultures de l'Europe commençait à peine, s'éleva en Crète le palais de Phaistos – un chef-d'œuvre de l'art de bâtir minoen. De puissants souverains parcoururent ses corridors et ses cours, et des prêtres y cherchèrent, dans des rites sacrés, les signes des dieux. Homère connaît déjà Phaistos : dans le Catalogue des vaisseaux de l'Iliade, elle figure parmi les cités bien peuplées de Crète qui envoyèrent des navires contre Troie, et dans l'Odyssée les vents jettent une partie de la flotte de Ménélas sur la côte proche de Phaistos. Diodore de Sicile la cite, avec Cnossos et Kydonia, parmi les trois cités fondées par Minos, tandis que Pausanias fait dériver son nom d'un héros Phaistos, descendant d'Héraclès.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Commençons, comme il se doit, par les mythes.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Rhadamanthe, souverain de Phaistos

Rhadamanthe (Ραδάμανθυς) est l'une des figures les plus imposantes de la mythologie grecque. Il était l'un des trois fils qu'Europe donna à Zeus, et donc le frère de Minos et de Sarpédon ; tous trois furent élevés par l'époux d'Europe, le roi crétois Astérion. Il occupe une place à part, celle d'un législateur et d'un juge plein de sagesse – dans le monde des vivants comme dans l'au-delà. La tradition le rattache à Phaistos, où il aurait régné pendant que son frère Minos gouvernait à Cnossos. On voyait en lui un prince juste et avisé, auteur de nombreuses lois qui affermirent l'ordre et le droit dans la cité ; l'une d'elles voulait que l'homme qui se défendait contre un agresseur demeurât impuni, une autre que l'on prêtât serment par les animaux plutôt que par les dieux, et Platon, dans les Lois, montre les Spartiates calquant leur propre code sur le sien. À l'époque classique encore, un verdict incorruptible et sévère était proverbialement qualifié de « rhadamanthien ».

Ses lois sont décrites comme rigoureuses mais équitables ; selon la légende, elles étaient inscrites sur les murs des sanctuaires, afin que chacun pût les lire et s'y conformer. Une variante du récit veut que Minos, jaloux de la popularité de son frère, l'ait chassé de Crète ; il s'enfuit en Béotie et y épousa Alcmène, la mère d'Héraclès. Après sa mort, Rhadamanthe devint l'un des trois juges des morts aux Enfers, aux côtés de son frère Minos et d'Éaque ; dans le Gorgias de Platon, ce sont les âmes venues d'Asie qui comparaissent devant lui. Dans cette charge, il examinait les âmes des défunts et décidait qui méritait la félicité éternelle de l'Élysée et qui devait expier dans le Tartare. Chez Homère, le « blond Rhadamanthe » habite lui-même la plaine Élyséenne, aux confins du monde, où il n'y a ni neige ni tempête – ainsi le dit le chant IV de l'Odyssée.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Talos – la première intelligence artificielle ?

Talos, géant de bronze que la mythologie grecque dit avoir été façonné par le dieu forgeron Héphaïstos, est l'une des toutes premières images d'un être artificiel et préfigure, en un sens, les idées actuelles de la robotique. Dans d'autres versions de la légende, il était un présent de Zeus à Europe ou à Minos, ou encore le dernier survivant de la race de bronze, née des frênes. On peut voir en lui, au figuré, une première esquisse de ce que nous appelons aujourd'hui l'intelligence artificielle – ou, si l'on veut, son lointain ancêtre dans l'imaginaire des Anciens. Les monnaies d'argent de Phaistos, de la fin de l'époque classique et de l'époque hellénistique, montrent à quel point la figure était attachée au sud de la Crète : elles portent l'image de Talos, nu et ailé, brandissant une pierre qu'il s'apprête à lancer.

Talos avait pour mission de protéger la Crète et s'en acquittait avec une grande autonomie : trois fois par jour il faisait en courant le tour de l'île, et il coulait à coups de rochers les navires étrangers qui approchaient sans y être conviés. Une version rationalisante, dans l'Antiquité, faisait plutôt de lui une sorte de magistrat itinérant, qui parcourait trois fois l'an les villages de Crète en présentant les lois gravées sur des tables de bronze. Sa force vitale – on parlerait aujourd'hui d'autorégénération –, il la devait à l'ichor, le fluide divin qui coulait dans son unique veine, laquelle descendait du cou jusqu'à la cheville. Cette veine était fermée à la cheville par un bouchon ou, selon une autre version du mythe, par un clou de bronze. En ce sens, il fut pour ainsi dire le premier « être biologique » fait de métal.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

D'après le mythe, c'est Médée qui retira le bouchon de la veine de Talos, la magicienne qui accompagnait Jason et les Argonautes dans leur quête de la Toison d'or. Elle le fit pour que l'Argo pût aborder sans péril la côte de Crète et poursuivre son voyage. Talos, dont la raison d'être était de tenir tout hôte indésirable à l'écart de l'île, ne demanda pas pourquoi ils étaient venus – à ses yeux, les étrangers n'étaient qu'un danger. Les peintres de vases des environs de 400 av. J.-C. affectionnaient cette scène ; sur le plus célèbre cratère, aujourd'hui au musée Jatta de Ruvo, le géant mourant s'affaisse à la renverse dans les bras des Dioscures.

La manière dont Médée s'y prit est contée diversement. Dans une version, longuement exposée par Apollonios de Rhodes dans ses Argonautiques, elle l'ensorcela par des incantations et par le mauvais œil, en invoquant les esprits de la mort, si bien qu'il s'écorcha la cheville contre un rocher et que l'ichor s'en échappa – idée assez singulière s'agissant d'une créature de bronze. Dans une autre version, conservée par le mythographe Apollodore, elle le persuada que l'enlèvement du bouchon le délivrerait de sa vulnérabilité et le rendrait immortel ; le même auteur rapporte encore un autre dénouement, où l'Argonaute Péas lui décocha tout bonnement une flèche dans la cheville.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Comme toute intelligence artificielle dans l'imaginaire moderne, Talos ne redoutait qu'une chose : être coupé de sa source d'énergie – motif familier à quiconque a vu des films tels que « Matrix ». On lui fit croire que sa crainte de voir le bouchon arraché n'était qu'une erreur du système et qu'en vérité il n'y avait aucun danger. Lorsque Talos, doué de cette capacité de décider par lui-même que la technique d'aujourd'hui s'efforce d'atteindre, retira lui-même le bouchon, sa force vitale, l'ichor, s'écoula hors de lui et il tomba mort sur le sol.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Du point de vue de la mythologie grecque, on pourrait donc répondre aussi à la question qui tourmente nombre de nos contemporains : qu'advient-il lorsque les réseaux de neurones apprennent à décider par eux-mêmes – et donc de façon imprévisible ? La réponse du mythe est que tout s'achève par l'effondrement de la technique.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

L'homme, lui, poursuit son voyage vers la Toison d'or. Car il est une créature capable de rêver, et le rêve n'est au fond rien d'autre que l'aptitude à la pensée mythique. Voilà une lecture du vieux mythe qui invite à la réflexion – et que chaque lecteur pourra éprouver par lui-même.

Le disque de Phaistos : du mythe à la réalité

En quelques mots

Le disque de Phaistos est l'une des trouvailles les plus énigmatiques de la civilisation minoenne. Cet objet unique est daté des années 1700 à 1600 av. J.-C. environ et appartient donc au Minoen moyen. Sa forme insolite, la technique de sa fabrication et, par-dessus tout, son écriture, indéchiffrée à ce jour, fascinent les savants autant que les amateurs. Rien d'étonnant à ce qu'il tienne une place à part dans la fabrique moderne des mythes. Le Disque lui-même, bien sûr, n'a rien d'un mythe – il existe bel et bien. La seule question est : qu'est-il ?

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Le Disque fut découvert en 1908, lors de la fouille de l'ensemble palatial de Phaistos que dirigeait l'archéologue italien Luigi Pernier. Il est fait d'une argile cuite jusqu'à prendre la dureté de la céramique et porte des signes estampés, disposés sur les deux faces en une spirale qui va du bord vers le centre.

Le diamètre est d'environ 16 centimètres, l'épaisseur d'environ 2 centimètres. La surface porte 241 signes, composés de 45 symboles différents – êtres humains, animaux, plantes, ustensiles et figures géométriques. Chaque signe fut imprimé dans l'argile molle au moyen d'un poinçon qui lui était propre, procédé unique en son temps. Aussi a-t-on souvent qualifié le Disque de plus ancien exemple connu d'impression à caractères mobiles ; le typographe allemand Herbert Brekle a soutenu qu'il répond à tous les critères du principe typographique, et le parallèle postérieur le plus proche, une inscription dédicatoire estampée de l'abbaye de Prüfening, en Bavière, ne date que de 1119.

À ce jour, le disque de Phaistos n'a pas été déchiffré, en dépit de tentatives sans nombre. Dès 1911, on le lisait comme du grec ionien ou homérique ; des propositions plus récentes ont regardé du côté du grec mycénien, des hiéroglyphes anatoliens et de la langue louvite. Plusieurs théories circulent sur le sens des signes – elles vont du texte religieux et du calendrier à une sorte de notation musicale. Aucune de ces interprétations n'a toutefois rallié largement les spécialistes, lesquels estiment en général qu'un texte aussi bref ne saurait être percé à jour sans d'autres inscriptions de la même écriture auxquelles le confronter.

Le Disque plus en détail

La découverte et le déroulement des faits

D'après le journal de fouille du directeur, Luigi Pernier, c'est Zacharias Iliakis qui trouva le Disque le 3 juillet 1908, vers sept heures du soir. Iliakis était contremaître et homme de confiance de la mission italienne à Phaistos ; son père, Manolis Iliakis, avait jadis secondé Federico Halbherr lors de la découverte de la grande inscription du code de lois de Gortyne. Ce soir-là, Zacharias surveillait les travaux, tandis que Pernier était rentré à la maison de la mission, à Vori, pour écrire une lettre au directeur de l'École. À peine l'avait-il achevée et signée qu'Iliakis parut avec l'objet. Le crépuscule tombait déjà, et Pernier, examinant la pièce dans le demi-jour alors qu'elle était encore en partie couverte de terre, ne remarqua d'écriture que sur une seule face. Profondément ému, il ajouta un paragraphe à sa lettre : « J'ai le bonheur de vous informer que ce soir, dans les nouvelles fouilles au nord-est du plateau de l'acropole de Phaistos, nous avons trouvé un disque d'argile (diam. 0,16) couvert de signes pictographiques minoens (plus d'une centaine), imprimés au poinçon en cercles concentriques. Nous sommes en présence de l'un des monuments les plus importants de l'écriture crétoise primitive. » Ce post-scriptum passe pour la plus ancienne mention écrite de la trouvaille. Le lendemain, Pernier se rendit sur le chantier, se fit montrer par Iliakis le lieu de la découverte et consigna le tout dans le journal de fouille. Ce n'est qu'après le nettoyage que l'on s'aperçut que la seconde face était inscrite elle aussi.

Le lieu de découverte du disque de Phaistos

Luigi Pernier entre Salvatore Aurigemma et Antonio Minto ; à droite se tient le contremaître Zacharias Iliakis. Gortyne, avant 1911 (archives de l'École archéologique italienne).

Particularités

Le Disque est fait d'une argile très pure, au grain fin, de celle que l'on employait aussi pour la céramique « coquille d'œuf », aux parois d'une extrême minceur, des vases minoens – une spécialité des potiers de Phaistos, qui s'en servaient pour imiter la vaisselle de métal. Sa forme n'est pas un cercle parfait : le diamètre varie entre 158 et 165 millimètres. La surface n'est pas non plus tout à fait plane, et l'épaisseur se situe entre 16 et 21 millimètres, car le disque fut façonné à la main, en pressant une motte d'argile sur une surface lisse, et non pressé dans un moule. Les bords sont arrondis, et les deux faces diffèrent légèrement, l'une étant un peu creuse et l'autre un peu bombée.

Les signes d'écriture – 242 selon ce décompte, 123 sur une face et 119 sur l'autre – se déploient à l'intérieur d'un cadre en spirale que l'artisan avait tracé au préalable à l'aide d'un poinçon pointu et qui lui servit de ligne directrice ; ils vont du bord vers le centre et furent imprimés dans l'argile molle au moyen de tampons. Au total, 45 signes différents forment 61 groupes de deux à sept signes, séparés les uns des autres par des traits verticaux et correspondant manifestement à des mots. Le plus fréquent est une tête à crête de plumes, qui revient dix-neuf fois ; viennent ensuite une tête casquée et un bouclier rond, et dans treize cas le bouclier se trouve juste à côté de la tête empanachée, de sorte que l'agencement n'a rien de fortuit. En plusieurs endroits, un signe fut effacé puis estampé de nouveau, preuve que le texte fut vérifié et corrigé au cours même de sa réalisation. La lecture se faisait sans doute du bord vers le centre, à partir d'une ligne verticale marquée de cinq points.

La face A fut probablement exécutée la première. Une fois le texte entièrement estampé, le Disque fut cuit. Cette cuisson fut vraisemblablement délibérée – les tablettes d'argile ordinaires de l'époque étaient simplement séchées et ne subsistent que là où un incendie les a cuites par accident –, car elle réussit si parfaitement que la surface prit un grain lisse et une belle teinte jaunâtre. Ceux qui le fabriquèrent voulaient manifestement le conserver longtemps.

Authenticité et datation

Le Disque se trouvait dans la pièce 8 de la maison 101, sur le plateau nord-est de la colline du palais – un réduit en sous-sol, où il reposait à un demi-mètre environ au-dessus du sol, dans une couche de terre sombre mêlée de cendres et d'ossements d'animaux brûlés. On recueillit avec lui une tablette en linéaire A et, surtout, de la céramique de style de Kamarès – du nom de la grotte de Kamarès, sur le Psiloritis, que l'on aperçoit de Phaistos. Ces circonstances invitent à dater le Disque des années 1700 à 1650 av. J.-C. environ. Comme il n'existe aucune pièce comparable, son authenticité a parfois été mise en doute – avec le plus d'insistance par le marchand américain Jerome Eisenberg, et l'argile n'a jamais été soumise à une analyse par thermoluminescence –, mais les données archéologiques plaident en sa faveur, et les archéologues tiennent aujourd'hui généralement le Disque pour authentique.

La datation de la couche fouillée par L. Pernier a en outre été confirmée par les recherches plus récentes de P. Militello au même endroit, au cours desquelles un nouveau fragment de tablette en linéaire A est apparu. Un apport important vient par ailleurs d'un scellé d'argile portant le signe du « peigne », issu d'une couche qui renfermait des sceaux et des tablettes en linéaire A sous le sol de la pièce 25. D'après les données nouvelles, il s'agit de la couche de destruction de la dernière phase d'utilisation du premier palais (Minoen moyen IIB).

À la même période, ou au Minoen moyen IIIA, appartient un vase portant l'empreinte de sceau du signe du « peigne », provenant de la maison dite « au sud de la rampe ». D'autres objets aux inscriptions disposées en spirale – l'anneau d'or de Mavro Spilio, la « Grotte noire » près de Cnossos (Minoen moyen III / Minoen récent I), deux gobelets coniques de Cnossos (Minoen moyen III) et une coupe néopalatiale de Tsoutsouros – confirment la datation du Disque et ses attaches avec les foyers artistiques de la Crète centrale. Les premiers savants, Arthur Evans parmi eux, avaient cru le Disque importé, tant ses signes ressemblaient peu aux hiéroglyphes crétois ; des trouvailles comme celles-ci, ainsi que les signes apparentés de la hache de bronze d'Arkalochori, ont fait nettement pencher l'opinion en faveur d'une origine crétoise.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

L'écriture

L'écriture du Disque est contemporaine du hiéroglyphique crétois et du linéaire A, deux systèmes graphiques qui se développèrent côte à côte à l'époque des premiers palais – soit dans des régions différentes, soit pour des usages différents. De Phaistos même proviennent plus de soixante documents inscrits en linéaire A, tablettes et scellés confondus. Le hiéroglyphique crétois, ainsi nommé en raison de sa ressemblance extérieure avec les hiéroglyphes égyptiens, était en réalité une écriture syllabique : chaque signe y notait une syllabe et non une idée, tout comme dans le linéaire A et, plus tard, dans le linéaire B. Les signes figuratifs du disque de Phaistos ne sont donc pas davantage des idéogrammes, mais des syllabes qui, réunies en groupes, forment des mots – 45 signes étant à peu près le nombre que l'on attend d'un syllabaire.

On compte en tout 61 de ces groupes de signes, c'est-à-dire 61 mots : 31 sur la face A et 30 sur la face B ; le texte des deux faces est différent. Les écarts avec le hiéroglyphique crétois s'expliquent en partie par le fait que les signes n'ont pas été incisés, mais imprimés au poinçon. Sous certains signes, d'ordinaire le dernier d'un mot, un court trait oblique a été ajouté au stylet, dont le sens demeure inconnu. Le sens de la lecture est discuté – Evans lut d'abord du centre vers l'extérieur, puis changea d'avis –, mais la plupart des spécialistes admettent qu'il suit celui dans lequel le cadre fut incisé : dans le sens des aiguilles d'une montre le long de la spirale, du bord vers le centre.

Symboles et signes

Les signes du Disque figurent pour l'essentiel des êtres humains, des animaux, des plantes et des objets. On en compte en tout 45 différents, pour la plupart aisément reconnaissables. Arthur Evans leur attribua les numéros 01 à 45, toujours en usage, et depuis 2008 ils disposent d'un bloc qui leur est propre dans le standard Unicode, de sorte que le texte peut être composé sur n'importe quel ordinateur.

L'interprétation des signes que l'on va lire s'appuie sur la monographie de Louis Godart, « Le Disque de Phaistos. L'énigme d'une écriture égéenne » (1985) ; les significations qui leur sont prêtées sont de prudentes associations d'idées, non des lectures établies.

Un homme qui marche – peut-être un emblème du mouvement ou du voyage.

Une tête à la coiffure ou au couvre-chef singuliers, souvent appelée la « tête empanachée » – peut-être l'indice d'un rang ou d'un rôle dans la communauté. Avec dix-neuf occurrences, c'est le signe le plus fréquent du Disque.

Un visage portant un tatouage sur la joue – peut-être la marque de l'appartenance à un groupe particulier.

Un captif aux mains liées derrière le dos – peut-être une image de la captivité ou de la sujétion.

Un enfant, sans doute nu – peut-être un emblème de l'innocence ou du commencement de la vie.

Une femme aux seins nus, vêtue d'une jupe – peut-être un symbole de fécondité ou de puissance féminine.

Un signe qui représente probablement un bonnet, et que l'on décrit souvent comme un casque – peut-être l'expression d'un statut ou d'un métier. Il apparaît dix-huit fois.

Une main dont le poing est entouré d'un bandage ou d'une lanière, un peu à la manière d'un gant de boxe – peut-être une allusion au combat ou à la protection.

Selon Evans, une sorte de tiare – peut-être un symbole du pouvoir ou de la dignité sacerdotale.

Une flèche – emblème de la chasse ou de la guerre.

Un arc, lié lui aussi à la chasse ou au combat.

Un bouclier ou une tablette de cire – peut-être pour la protection ou pour un message. Ce signe rond et pointé revient dix-sept fois, dont treize juste à côté de la tête empanachée, et il a un proche équivalent dans le linéaire A.

Une massue – peut-être un signe de puissance ou de force.

Un signe incertain : des menottes selon Evans, l'image d'une montagne selon Pernier.

Une pioche, ou quelque autre instrument servant à travailler la terre.

Un objet dont on a retrouvé à Phaistos un pendant en bronze – un outil ou une arme.

Une scie, outil servant à travailler le bois.

Un couvercle ou un bouchon.

Une équerre ou un boomerang – un outil ou une arme.

Une sorte de rabot de menuisier.

La coquille d'une tonne (Dolium), un gastéropode marin – peut-être une allusion à l'eau ou à la navigation.

Un peigne – peut-être un symbole de pureté ou de rituel.

Une fronde ou un instrument de musique – emblème de la chasse ou de l'art.

Un meuble de bois, une cage ou une ruche – peut-être une allusion à la maison ou à un métier.

Un navire – emblème du voyage ou du commerce.

Une corne, qui a pu servir d'instrument de signalisation.

Une peau de bête – peut-être un signe de la chasse ou du sacrifice. Elle est estampée quinze fois, et dans un mot le poinçon fut retourné tête en bas, apparemment pour s'ajuster à la place disponible.

Une corne de taureau, symbole de force ou de fécondité.

Une tête de chat – peut-être pour la grâce ou la protection.

Une tête de bélier – animal de sacrifice ou objet de culte.

Un oiseau en vol, symbole de liberté ou du monde spirituel.

Une colombe posée – peut-être pour la paix ou pour un message.

Un poisson, peut-être un thon – emblème de fécondité ou d'abondance.

Une abeille, symbole du labeur ou de la communauté.

Un rameau feuillu ou un arbre – signe de vie et de croissance.

Un arbuste – peut-être pour la nature ou pour les plantes médicinales.

Le papyrus, symbole de l'écriture ou du savoir.

Une rosette, interprétée comme une roue à eau ou comme une fleur – emblème de l'habileté technique ou de la beauté.

Un lis, symbole de pureté ou de mort.

Une patte de taureau, qu'il faut peut-être lire comme une épine dorsale – symbole de force ou d'élevage.

Une flûte, emblème de la musique et de la fête.

Une râpe, ustensile servant à préparer les aliments.

Un tamis ou une passoire – peut-être un ustensile de purification ou de rite. Ce signe a lui aussi son parallèle parmi ceux du linéaire A.

Une petite hache, outil ou arme.

Une bande ondulée – peut-être un symbole de l'eau ou du mouvement.

Les difficultés de l'interprétation

La langue minoenne consignée sur le Disque nous demeure inconnue, et c'est là le plus grand obstacle à l'intelligence de son contenu. Les tentatives pour percer l'écriture et interpréter l'inscription n'en ont pas moins été innombrables ; beaucoup relèvent plutôt du domaine de la fantaisie. Quelques observations peuvent néanmoins être retenues. Onze des 61 groupes de signes commencent par les mêmes signes, la tête à la coiffure caractéristique et le cercle à sept points. Certaines suites de signes reviennent aussi, telles que patte de taureau et homme qui marche, oiseau en vol et cornes de taureau, ou encore rame, tête et rosette. Ces répétitions ont conduit certains savants à supposer qu'il s'agit d'un hymne religieux ou d'un texte magique, dont les suites de mots se répondent presque à la manière de vers. On a proposé également un calendrier astronomique. La difficulté toute simple est une affaire de quantité : 242 signes sont bien trop peu pour mettre une lecture à l'épreuve, et c'est pourquoi les spécialistes soulignent qu'une solution devra être confirmée par d'autres inscriptions. Une véritable interprétation du texte ne deviendra possible que le jour où le hiéroglyphique crétois et le linéaire A auront été compris et déchiffrés.

L'histoire de Phaistos en un coup d'œil

Néolithique (7000–3000 av. J.-C.)

Au Néolithique, les premiers habitats apparurent sur l'emplacement de la future Phaistos ; la colline fut occupée à partir de 3600 av. J.-C. environ, un peu plus tard que Cnossos. Sous le palais, on a retrouvé des fondations de pierre, des outils, des figurines et des tessons. De simples abris de branchages et d'argile se muèrent peu à peu en communautés organisées, vivant de l'agriculture et de l'élevage.

Minoen ancien (3000–2100 av. J.-C.)

Au Minoen ancien s'élevèrent les premières constructions de pierre, et l'art de travailler le métal prit son essor. Phaistos devint l'un des foyers de la culture minoenne, comme le prouvent les trouvailles de céramique et d'objets de luxe.

Minoen moyen (2100–1600 av. J.-C.)

Le Minoen moyen fut l'âge d'or de Phaistos. Vers 1900 av. J.-C. fut édifié un palais magnifique qui, de l'avis des spécialistes, n'était pas seulement la résidence du souverain, mais aussi un centre religieux, administratif et économique. De ses salles proviennent de superbes vases de style de Kamarès, aux spirales polychromes et aux motifs floraux sur fond sombre, qui comptent parmi les sommets de l'art du potier minoen – jarres à bec ponté, hautes jarres de stockage et gobelets aux parois minces comme une coquille d'œuf, exécutés à l'imitation de la vaisselle de métal. Des milliers de scellés d'argile et plus de soixante documents en linéaire A montrent avec quelle rigueur les réserves étaient gérées, et des pépins de raisin retrouvés dans des vases de stockage attestent la présence du vin. Vers 1700 av. J.-C., un violent séisme détruisit le premier palais ; sur ses ruines, à un niveau un peu plus élevé, s'éleva un édifice nouveau, plus ample encore. C'est à cette époque aussi qu'appartient le fameux disque de Phaistos, aujourd'hui encore l'une des plus grandes énigmes de l'archéologie.

Minoen récent (1600–1100 av. J.-C.)

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Le Minoen récent vit la destruction de nombreux palais minoens, dont celui de Phaistos vers 1450 av. J.-C., sans doute à la suite de séismes et des troubles qui s'ensuivirent. L'édifice ne servit plus jamais de palais ; seules quelques-unes de ses parties furent par la suite habitées comme demeures particulières. À la différence de certains autres lieux, cependant, l'agglomération de Phaistos se releva rapidement et garda son importance à l'époque mycénienne également ; son influence continua de rayonner sur toute la Messara.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Après la fin de la civilisation minoenne

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Phaistos resta habitée après 1100 av. J.-C. aussi, après l'arrivée des Mycéniens comme après l'immigration des Doriens. Chaque culture y laissa ses traces : à l'époque géométrique, au VIIIe siècle av. J.-C., on y trouvait de solides maisons de pierre et des rues pavées ; aux époques archaïque et classique, la cité déborda ses limites minoennes, et sur son acropole fortifiée se dressait un temple de Rhéa, dont les fondations se voient à l'extrémité sud du site du palais. Phaistos frappa sa propre monnaie, notamment des statères d'argent, rendit un culte à Aphrodite et à Léto, et passait, aux yeux de certains auteurs anciens, pour la patrie du devin Épiménide, le sage crétois appelé à Athènes au VIe siècle av. J.-C. La cité hellénistique était prospère et étendue, dotée de maisons bien bâties, et elle conclut des alliances avec d'autres cités crétoises ainsi qu'avec le roi Eumène II de Pergame. Vers 160 av. J.-C., toutefois, sa puissante voisine Gortyne s'empara de la ville et l'assujettit. Phaistos perdit ainsi pour de bon son importance passée de grand centre culturel et économique, et elle disparaît des sources historiques.

Description du palais de Phaistos

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Architecture et plan

Comme les autres palais minoens, celui de Phaistos se distingue par un plan complexe, aux pièces nombreuses reliées entre elles par des corridors et de petites cours. Il était bâti en blocs taillés de calcaire et de gypse, la brique crue, le moellon et le bois étant réservés aux parties hautes.

Bien qu'il compte parmi les plus vastes monuments archéologiques de l'ère minoenne, il se sépare sur quelques points essentiels de son pendant plus célèbre de Cnossos. À la différence de Cnossos, Phaistos ne fut pas autant recouverte de constructions après les destructions, et surtout elle n'a guère été reconstituée à l'époque moderne : les fouilleurs italiens se bornèrent à consolider ce qu'ils avaient trouvé. Son plan paraît donc moins enchevêtré, mais il donne une vue plus nette de l'architecture minoenne à des périodes précises. L'absence de passages labyrinthiques et la retenue de la restauration font de Phaistos un lieu sans pareil pour étudier la culture minoenne dans ses phases de développement les plus anciennes : le second palais ayant été élevé à un niveau supérieur sur les ruines du premier – la cour ouest tardive se trouve quelque six mètres au-dessus du dallage antérieur –, les deux phases de construction s'y laissent distinguer côte à côte particulièrement bien.

Phaistos : le palais et le mythe de Rhadamanthe

Le cœur du palais est la cour centrale, d'environ 46 mètres sur 22, qui servait de cadre aux cérémonies et aux assemblées ; certains spécialistes supposent que des jeux rituels, tels que le saut par-dessus le taureau, s'y déroulaient aussi. Autour de cette cour se groupaient appartements et pièces de service, magasins, ateliers et sanctuaires. À l'ouest s'étend la cour ouest dallée, aménagée une première fois avec le premier palais vers 2000 av. J.-C., avec sa chaussée processionnelle surélevée et une sorte de théâtre : huit gradins peu élevés, longs d'environ 22 mètres, d'où les spectateurs pouvaient suivre les cérémonies – une aire théâtrale plus vaste que celle de Cnossos. Du même côté se trouvent un petit sanctuaire de trois pièces communicantes, garnies de banquettes pour les objets de culte, et une rangée de fosses circulaires parementées de pierre, pareilles à des puits, les kouloures. De là, l'escalier monumental à ciel ouvert du second palais, large de quelque 14 mètres et dont les marches sont taillées en légère pente pour que l'eau de pluie s'écoule, monte vers les propylées, entrée à colonne centrale unique. Dans l'aile ouest se succèdent en enfilade des magasins où se dressaient de grandes jarres de stockage, les pithoi ; dans certaines salles de culte, des doubles haches sont incisées sur les murs. Au nord, un peu en contrebas et tournés vers le Psiloritis, s'étendaient les appartements d'apparat : une salle au sol d'albâtre et aux peintures murales, une pièce dallée de marbre aux joints rehaussés de rouge, souvent appelée le mégaron de la Reine, un bassin lustral et une cour à péristyle entourée d'une colonnade. À l'est se trouvait un quartier d'ateliers, avec un four pour le travail du métal, et un réseau de rigoles soigneusement conçu évacuait les eaux de pluie.

Fouilles et visite

Le premier à reconnaître l'emplacement de l'antique Phaistos fut le capitaine anglais Thomas Spratt, qui le détermina en 1853 par des relèvements pris depuis Gortyne, Matala et la côte. En 1894, Antonio Taramelli y ramassa de la céramique pour le compte de Halbherr, et à partir de 1900 Federico Halbherr et Luigi Pernier dégagèrent méthodiquement le palais pour l'École archéologique italienne ; de 1950 à 1971, Doro Levi poursuivit les travaux et explora surtout le premier palais et des parties de la ville environnante. Vincenzo La Rosa dirigea de nouvelles campagnes à partir de 2000, et depuis 2007 le projet Phaistos, sous la conduite de Fausto Longo, étudie la cité antique dans son ensemble. Le site fait actuellement l'objet d'une modernisation, pour un coût d'environ 2,5 millions d'euros : les pentes sont stabilisées, les cheminements rendus plus accessibles, et les toitures de protection des années 1960 remplacées par de nouvelles. Les objets trouvés à Phaistos, le Disque compris, sont exposés au Musée archéologique d'Héraklion. À trois kilomètres environ à l'ouest se trouve la villa minoenne d'Agia Triada, qui se combine fort bien avec la visite, tout comme Gortyne et la plage de Matala. En été, il est conseillé de venir tôt le matin, quand la lumière sur la Messara est encore douce et que la chaleur, sur cette colline sans ombre, reste supportable.